Les sumos font pleurer les enfants

Voici un texte écrit pendant un séjour à Fukuoka dans le sud du Japon en juillet 2013.

Je suis arrivé à Fukuoka il y a quelques jours. C’est une ville qui se situe au sud du Japon sur l’île de kyûshû. Depuis ce jour, pour me rendre à la gare, je traverse un temple shinto, situé dans le quartier de Sumiyoshi. A chacune de mes visites le temple est calme et toujours bien entretenu. D’ailleurs chaque matin je croise une personne, probablement un prêtre, qui nettoie le sol avec un râteau fait de lamelles de bambou. En fonction de l’heure de mon passage, cette personne est plus ou moins avancée dans son travail. Ce qui m’impressionne c’est la surface qu’il y a à couvrir, et pourtant chaque matin, même le week-end, il s’adonne à cet entretien du temple.

Aujourd’hui c’est dimanche et comme à mon habitude je prends le raccourci par le temple de Sumiyoshi pour me rendre à la gare. Contrairement aux autres jours, le lieu est animé. Il y a du monde qui s’affaire, j’entends aussi des hauts parleurs qui diffusent des appels dont je n’arrive pas à identifier la signification. C’est quand j’arrive à la hauteur de l’aire de combat de sumo que je m’aperçois que les festivités se déroulent à cet endroit.

Quelques jours auparavant, j’avais bien vu une personne entretenir l’aire de combat. Mais je n’imaginais pas que c’était pour cet évènement. Des sumos sont alignés près de l’air de combat, semblant attendre leur tour. Ma première idée est qu’il doit y avoir un tournoi de sumo aujourd’hui. Pourtant, en dirigeant mon regard sur l’espace destiné aux affrontements, je ne vois pas de joute. En revanche, deux sumo-tori (pratiquant de sumo) sont sur la surface de combat mais au lieu de se faire face, ils portent chacun un petit enfant dans leurs bras. C’est une cérémonie appelée nakizumo. Naki veut dire pleurer et zumo vient de sumo.

Il parait qu’au Japon un enfant qui pleure est un enfant en bonne santé. C’est pourquoi durant cette cérémonie, les sumos portent des enfants dans leurs bras et les secouent pour les faire pleurer. La cérémonie est officiée par un prêtre shinto, en l’occurrence aujourd’hui une femme.

Cette cérémonie ne semble pourtant pas courante au Japon mais spécifique au temple de Sumiyoshi m’a-t-on dit.

J’ai effectivement vu des enfants terrorisés qui pleuraient. Les parents contents du résultat allaient ensuite remercier le sumo porteur pour lui donner une récompense. On peut s’interroger sur le bien fondé de cette tradition qui consiste à faire pleurer les enfants. Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette manière de penser n’est pas unique à cette cérémonie et au Japon. Notre société moderne a plutôt tendance à favoriser « l’endurcissement » des enfants pour les préparer soi-disant à une vie d’adulte qui n’est pas le monde des bisous-nours. Ainsi, le modèle de la compétition est mis en place dès le plus jeune âge, propageant l’idée que nous sommes faits pour la rivalité. Nous confrontons les enfants aux problèmes des adultes alors qu’ils ne sont même pas entrés à l’école. Dès le cours préparatoire, les parents transmettent leur angoisse de l’échec à leur progéniture. Le spectre du chômage est déjà présent dans la vie de ces tendres têtes blondes, les éloignant déjà de l’enfance alors qu’ils viennent presque de naître. Les garçons n’ont pas le droit d’exprimer leurs sentiments et à ce titre ne doivent pas pleurer et toujours paraître forts. A travers le monde nous faisons violence aux enfants en leur faisant subir des épreuves difficiles dans l’espoir qu’ils seront ainsi armés pour l’âge adulte. Il n’y a finalement pas que les sumos qui font pleurer les enfants. Mais cette exposition des enfants aux difficultés de la vie adulte dès le plus jeune âge est-elle vraiment nécessaire ? Peut-on envisager un monde basé sur d’autres valeurs que la compétition, la concurrence, l’exclusion, la ségrégation, la division ?

Areski

Une réflexion au sujet de « Les sumos font pleurer les enfants »

  1. Pour faire suite à tes dernières questions, Krishnamurti a beaucoup écrit à ce sujet notamment via un livre remarquable « l’éveil de l’intelligence »…;-) l’origine de la ségrégation, la concurrence, la compétition d’après lui vient du fait que dès notre plus jeune âge, on nous apprend plus à diviser (même la naissance et la mort qui sont après tout qu’une même chose) et donc à opposer, qu’à observer.

    « …l’observation c’est ce qui élimine les divisions. Quand mon esprit est capable d’observer sans division, alors je perçois les choses alors il y a perception réelle… »

    « …observer sans le moindre choix, observer simplement d’une façon qui ne soit pas analytique… »

    « …nous associons étrangement la notion de choix à celle de liberté – ce qui est absurde puisque le choix est l’antithèse de la liberté… »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *