Le bisou

Au début de ma carrière d’éducateur, j’ai eu la chance d’assister à un événement qui m’a marqué et qui aujourd’hui me donne matière à méditer. Le jeune qui fut l’un des acteurs de la scène que je vais vous décrire restera à jamais un de mes modèles, un de mes maîtres.
La scène se passe dans un établissement qui reçoit des jeunes âgés de 16 à 21 ans. Certains d’entre eux sont des délinquants, d’autres sont des jeunes qu’on appelle « en danger », ils sont suivis par le juge des enfants parce que leurs conditions nuisibles de vie peuvent leur être nuisible. La vie quotidienne de ce centre est orientée vers la découverte ou l’apprentissage d’un métier. Les adolescents y viennent durant la journée et puis le soir retournent chez eux ou bien dans le foyer dans lequel ils sont placés.
De part son histoire et les formations professionnelles qui y sont dispensées, cet établissement de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) accueille principalement des garçons. Les activités de la matinée sont entrecoupées par un temps de pause, une récréation dirait-on dans une école.  Celle-ci dure de 10h à 10h30. C’est ici que commence mon récit. Il est 10h30, la pause vient de se terminer et les jeunes rejoignent leurs activités. Pour ma part j’encadre alors une activité scolaire,  c’est-à-dire que je donne des cours d’enseignement général. Au moment où j’entre dans le bâtiment qui regroupe les salles de classe, une rumeur monte, il y a de l’électricité dans l’air. Un adolescent en agresse un autre verbalement. Il veut vraiment en découdre. Il possède un physique avantageux et dégage une violence sans pareil. Celui qui est en face de lui est un garçon doux qui ne cherche pas ce genre de conflit. Je ne sais pas comment la situation en est arrivée là, j’arrive juste au moment où la tension est à son maximum, je sens que l’agresseur va bondir sur sa victime et le mettre dans un sale état. J’espère pouvoir intervenir avant qu’il ne soit trop tard,  avant que les coups ne fusent, avant que le sang ne coule… Mais je suis encore loin.
D’autres jeunes sont autour des protagonistes et attendent l’explosion. Personne ne semble enclin à empêcher le combat. Alors, avant que l’agresseur ne fasse un geste, avant que ses mots ne se transforment en action, le deuxième garçon lui saute au cou et lui fait un bisou ! L’agresseur complètement décontenancé ne sait plus quoi faire, ne sait plus quoi dire. Il a l’habitude de la violence et des combats, il sait que lorsqu’il agresse ainsi une personne l’escalade des insultes déclenche ensuite l’échange de coups. La violence c’est son univers, les coups son langage, la provocation sa jouissance. Mais là, il ne sait plus quoi faire. Il vient de recevoir un bisou, une marque de tendresse en réponse à son agressivité, à ses insultes. Ses repères disparaissent, c’est comme si le sol se dérobait sous ses pieds, comme si la terre s’arrêtait de tourner. Il ne sait plus où il est, il est perdu. Sa victime a complètement renversé la situation en ne rentrant pas dans son jeu et en apportant une réponse qui sort du champ de réaction habituel. Même les spectateurs qui attendaient avec impatience l’effusion de sang restent bouche bée, abrutis par ce qu’il vient de se passer.
Le défenseur a eu le génie de ne pas répondre à la violence par la violence, de ne pas se laisser absorber par la dualité du conflit. Il ne s’est pas laissé envahir par l’agressivité et apporté une réponse qui a mis l’agresseur K.O d’un seul coup et ce, sans le frapper. Son ego ne s’est pas manifesté pour montrer qui est le plus fort. Ce garçon de 17 ans a réussi avec spontanéité et simplicité ce que de nombreux pratiquants d’arts martiaux ayant étudié toute leur vie n’arriveront peut-être jamais à faire. Moi-même j’aimerai un jour être capable d’un tel acte d’amour en situation d’adversité.
Areski

4 réflexions au sujet de « Le bisou »

  1. Quand je sors cette histoire à mes amis, – souvent lorsqu’on débat sur « se faire agresser dans la rue » , « se battre », et  » le karaté est meilleur que le reste ? » – elle a un impact surprenant à chaque fois !
    Mes amis sont vraiment déroutés, admiratifs et surtout remettent en question leur approche du combat pour la survie.
    Cette anecdote est sans plus douter un enseignement à la hauteur des petites histoires de Funakoshi, elle est magnifique et je suis fier d’avoir pu la conter à plusieurs reprises.

    • C’est aussi pour moi un grand enseignement et je ne manque pas de m’appuyer sur cette histoire pour faire comprendre aux collégiens dont je m’occupe qu’il peut exister d’autres alternatives à la violence pour peu qu’on arrive à prendre du recul.

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