La coordination motrice

Un jour un homme d’environ cinquante ans vient s’inscrire au club de Meudon. Il me dit être très sportif, qu’il fait des marathons depuis presque vingt ans, qu’il court depuis trente ans… Il semble convaincu que son passé sportif lui permet d’aborder le karaté et d’obtenir des résultats très rapidement. De mon côté, je pensais aussi qu’une si longue carrière sportive ne puisse que contribuer à une évolution rapide dans l’acquisition des techniques.

Cependant, quand cet homme commence l’entraînement, je me rends compte qu’il a de grandes difficultés au niveau de la coordination motrice. Cet homme n’est pas latéralisé, ne se repère pas bien dans l’espace et n’arrive pas à réaliser des mouvements coordonnés. Il ne semble pas non plus avoir conscience de son schéma corporel.

L’activité de course est très peu exigeante au niveau de la coordination motrice, quoiqu’elle me semble tout de même nécessaire pour une dépense énergétique minimale. Le travail de la respiration, la capacité à relâcher les muscles qui ne sont pas utilisés dans l’action, sont autant de paramètre à maitriser pour optimiser son effort dans ce type de sport.

On parle souvent des qualités physique fondamentales que sont la force, la vitesse, l’endurance, la souplesse, … mais on occulte parfois une qualité essentielles dans les disciplines comme le karaté, c’est la coordination motrice.

Voici une définition :

La coordination motrice est la capacité à réaliser un geste bien défini et précis grâce à l’action conjuguée du système nerveux central et de la musculature squelettique. Ce mouvement devra être effectué avec un maximum :
• D’efficacité: l’objectif visé est atteint,
• D’efficience: le résultat est atteint en maîtrisant le coût,
• De fiabilité: le taux de reproduction est élevé.
Sous le terme de coordination sont regroupés les concepts d’habileté motrice, d’adresse et de technique. Il s’agit de la maîtrise de réalisation d’une action motrice précise et intentionnelle avec vitesse, efficacité et fiabilité.
La coordination motrice met donc en jeux ensemble deux systèmes, le système nerveux et la musculature. Elle est la base de beaucoup d’activités physique, je dirais même qu’elle est utile et nécessaire au quotidien. Lorsqu’on exécute une technique de karaté, c’est tout le corps que l’on cherche à mettre en mouvement pour qu’il participe entièrement à celui-ci. Or, le corps humain c’est près de 360 articulations et 600 muscles…Coordonner tout cela est effectivement une entreprise bien complexe.
En karaté on utilise bien sûr des techniques simples mais elles sont souvent combinées pour former des enchainements qui peuvent devenir assez complexes. Nous retrouvons cela dans les katas par exemple. Cet empilement de mouvements sollicite grandement les capacités de coordination. Pour compliquer le tout, il va aussi falloir maitriser la respiration et gérer un partenaire ou un adversaire selon l’exercice ou la situation. Tout ceci pour dire que le karaté est une activité qui sollicite de manière très importante la coordination motrice.
Mais revenons au mouvement dit simple pour mieux comprendre en quoi la coordination motrice est nécessaire et comment la développer. Prenons par exemple un mouvement de base tel que le oi-zuki, coup de poing en avançant sur un pas.
Ce mouvement, oi-zuki, associe à la fois un déplacement, donc un mouvement de jambes et un mouvement des bras. Lors du déplacement vers l’avant, il faut coordonner le mouvement des deux jambes qui ont des actions différentes et qui varient en fonction de la phase du déplacement. Les articulations majeures misent en action sont la coxo-fémorale (la hanche), le genou et la cheville. Il va aussi falloir coordonner les deux bras entre-eux, lors de la frappe un poing va vers l’avant pour frapper tandis que l’autre poing est tirer vers l’arrière en hikite. Les articulations importantes sollicitées lors du mouvement de bras sont l’épaule, le coude, le poignet. Ce mouvement de bras doit se faire au bon moment en fonction du déplacement des jambes. Il y a donc coordination entre les bras et les jambes.
Dans le mouvement il va aussi falloir gérer la connexion des jambes avec le haut du corps grâce à une rétroversion du bassin et une connexion des bras avec le buste par un placement des épaules et omoplates. Dans le mouvement, le buste va aussi avoir un mouvement subtil pour accompagner le mouvement. Il faudra aussi coordonner la respiration au mouvement.
L’exemple ci-dessus montre qu’en fait, dans un seul mouvement il y a plusieurs types de coordinations. On peut travailler une technique de manière analytique ou globale. Dans la méthode analytique on va étudier des aspect spécifiques du mouvements comme par exemple la coordination entre les deux bras tandis que dans la méthode globale on va s’intéresser au mouvement dans sa globalité. Je pense que l’idéal est de faire des allers-retours entre les deux méthodes. Cependant, pour les débutants et les enfants, il est préférable d’utiliser de manière prépondérante la méthode globale.
Il est plus facile de se concentrer sur son propre mouvement et les sensations qui y sont associés dans les activités dites fermées. Ces dernières sont les sports ou les situations qui ne font pas intervenir d’élément perturbateurs venant de l’extérieur tel qu’un opposant. Les sports comme la gymnastique, la danse, l’athlétisme, font partie de cette catégorie. En opposition, on fait référence aux activités dites ouvertes qui sont les sports ou disciplines où il y a une opposition, en général entrent dans cette catégorie les sports collectifs et toutes les disciplines d’opposition. Dans le karaté, il y a à la fois des activités fermées et ouvertes. Les activités fermées sont le kata et le kihon, le travail de base des mouvements dans le vide ou sur une cible. Les activités ouvertes sont les différentes formes de combat (libre et de compétition). Les assauts codifiés sont en partie des activités fermées et ouvertes.
Alors, comment améliorer et développer la coordination motrice ? Lors de l’apprentissage d’un mouvement après une phase d’ébauche où l’on réussit un mouvement qui globalement correspond au geste technique recherché, on passe à une phase d’approfondissement où l’on va entrer dans les détails du geste pour l’optimiser. Cette recherche passe nécessairement par une introspection, un travail sur les sensations. Le travail en lenteur favorise cette recherche ainsi que le travail sur cible ou le makiwara qui donnent une information importante sur l’efficacité du geste. La coordination motrice ne s’acquiert que par la pratique, c’est le corps qui doit comprendre et non pas la tête. La répétition est donc un facteur important pour affiner les perceptions, les sensations.
Il faut ensuite choisir une direction de travail, doit-on étudier peu de techniques au détriment de la variété ? Il y a en effet beaucoup de techniques en karaté et les combinaisons possibles sont infinies. De plus, en situation de combat, on est amené à trouver des solutions techniques qui dépassent le registre étudié en cours, il faut donc être en capacité de s’adapter dans un acte créatif gestuel.
Dans la culture japonaise, l’enseignement repose sur quelques techniques simples que le débutant doit maîtriser avant de pouvoir passer à l’enseignement suivant. L’idée est qu’il est préférable d’entrer en profondeur dans la compréhension d’une technique plutôt que de connaître un grand nombre de mouvements en surface. Cette méthode présente à la fois des avantages, on entre effectivement en profondeur dans la compréhension gestuelle, mais aussi des inconvénients : ont se lasse rapidement de faire toujours la même chose, on risque de créer des automatismes qui ne permettent pas ensuite le transfert sur d’autres techniques et enfin on ne développe pas la capacité d’adaptation et de création.
L’âge d’or pour développer la coordination motrice se situe avant 10 ans. C’est pourquoi il faut stimuler l’enfant par un grand nombre d’exercices moteurs divers et variés. Il est donc préférable de ne pas spécialisé l’enfant dans une discipline sportive mais de lui donner la possibilité de s’essayer à différentes activités, donc une optique pluridisciplinaire. A la puberté, le corps se modifie et cela a pour effet de perturber la coordination. A ce stade, il faut chercher à maintenir les acquis tout en amenant vers une spécialisation, l’entraînement peut alors devenir spécifique.
L’acquisition de la motricité n’est cependant pas limitée à la période de l’enfance et de l’adolescence, c’est un processus qui se prolonge tout au long de la vie. Il est bon d’entretenir les habiletés acquises et de les affiner tout en cherchant à en acquérir de nouvelles. Pour le karatéka, il faut donc à la fois approfondir les techniques et katas de base tout en développant de nouvelles capacités. Il est toujours possible d’apprendre de nouveaux katas et d’étendre son répertoire technique éventuellement en apprenant le maniement des armes ou en découvrant une autre discipline qui puisse être complémentaire. Il est aussi important de se mettre dans des situations ouvertes, comme le combat, pour laisser le corps découvrir des réponses à des situations inattendues. A cet effet, la situation de combat peut être aménagée, notamment en travaillant à vitesse lente.
Le développement de la motricité est prépondérant durant l’enfance mais c’est une qualité qui ne cesse de se développer toute la vie. Il est important de favoriser les exercices qui sollicitent au maximum la motricité. On maitrise plus facilement la motricité dans les activités fermées car il n’y a pas de perturbation extérieures, tel qu’un adversaire. Mais en karaté, le finalité reste tout de même de se confronter à un adversaire, il va donc falloir apprendre à réagir dans ces conditions. Le travail en opposition peut être évolutif et il y a des possibilité d’aménagement des exercices. Le travail à vitesse lente va aider au développement de la motricité, que ce soit dans le cadre d’une activité ouverte ou fermée. La lenteur permet la prise de conscience du geste dans sa globalité, c’est à dire qu’il s’agit d’un mouvement du corps tout entier où musculature, squelette et systèmes nerveux se conjuguent. Le pratiquant fera des allers retours entre des activités motrices faiblement exigeantes et d’autres plus exigeantes en termes de coordination. L’entraînement au dojo doit amener à une prise de conscience de la motricité que l’on continue à explorer dans les actes de la vie quotidienne.
Areski

Une réflexion au sujet de « La coordination motrice »

  1. Eleve de cqp 2013 ayant profité de ton enseignement je suis ravi de le poursuivre via la toile car j y trouve toujours matière a reflexion sur la richesse de la pratique des arts martiaux
    Merci au plaisir de te lire

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