D’où viennent les katas heian ? – troisième partie

Kenwa Mabuni exécutant le kata bassai

Dans cette troisième et dernière partie concernant la création des katas pinan et heian, je propose d’analyser les cinq katas de base et de trouver les références dans les katas anciens afin d’établir une corrélation entre ces deux générations de katas.

Les katas de l’école shotokan ayant subi des transformations notables, il n’est pas toujours évident de retrouver la correspondance des mouvements dans les katas anciens, d’autant plus qu’il existe plusieurs versions de ces katas antiques en fonction des maitres et des régions d’Okinawa. C’est donc à partir des katas pinan que va porter mon analyse. Je donnerai aussi l’équivalent des noms japonais attribués par Gichin Funakoshi aux katas antiques.

Pour commencer voici la liste des katas pinan et leur correspondance avec les katas heian, la différence se situe comme je l’ai déjà évoqué dans les articles précédents au niveau des deux premières formes :

pinan shodan / heian nidan
pinan nidan/ heian shodan
pinan sandan / heian sandan
pinan yodan / heian yodan
pinan godan / heian godan

La structure des katas

On retrouve dans les pinan les mêmes éléments structurels que dans la plupart des katas anciens :
– le diagramme des katas selon des axes latéraux, en diagonale et rectiligne
– la répétition d’un mouvement à trois reprises, comme on le trouve dans les pinan sur l’axe central

En revanche, contrairement à pratiquement tous les katas anciens, les katas pinan commencent tous sur le côté gauche. Dans les anciens katas les premiers mouvements se font quasiment toujours devant. On trouve cependant une exception dans une forme de kushanku qui ressemble à kanku-dai où après avoir fait un large mouvement circulaire des des bras sur place il y a un mouvement sur le côté gauche. Je pense que Anko Itosu s’est inspiré de ce mouvement pour construire le début des katas pinan. Nous verrons en effet combien les vestiges du kata kushanku (kanku-dai) est présent dans les kata pinan.

Résultat de recherche d'images pour "heian sandan"Dans les katas pinan, il semble que Anko Itosu a exprimé des principes en utilisant plusieurs mouvements là où dans les katas anciens un seul l’était. Par exemple, dans le kata chinto (gangaku) ont trouve les mêmes mouvements que dans pinan / heian sandan avec les poings sur les hanches et l’utilisation des coudes (voir photo de gauche). Dans pinan sandan ce mouvement est développé sur toute la ligne du retour du diagramme du kata, évoquant ainsi qu’il y a plusieurs utilisations possible de ce mouvement.

Les katas pinan / heian commencent tous sur le côté gauche

Lorsqu’on pratique les katas pinan, il n’y a pas de déplacement ample sur le côté sur le premier mouvement. Même pinan nidan (heian shodan) commence avec un mouvement en neko-ashi-dachi en faisant un coup de marteau de bras gauche. Lorsque le premier mouvement est fait en neko-ashi-dachi dans tous les pinan, le déplacement est très facile et nécessite peu d’effort. En plus, on apprend facilement à travers ce premier mouvement à laisser tomber le centre de gravité pour se déplacer et générer de la puissance. Je pense donc que Anko Itosu lors de la création des pinan a cherché à transmettre un principe en le rendant facilement accessible aux pratiquants débutants.

Le fait que les katas pinan commencent à gauche, ne veut pas dire que les attaques arrivent obligatoirement de la gauche. Cela peut aussi signifier que l’attaquant est en face et qu’on le déplace sur notre gauche ou bien que l’on se déplace, avec une esquive par exemple, pour que l’attaquant se trouve à notre gauche.

On peut aussi se poser la question : pourquoi avoir choisit la gauche ? Est-ce simplement pour une raison de formation du corps et souligner qu’il faut travailler le côté gauche comme le côté droit pour équilibrer la musculature du corps ? Si vous avez une idée sur le sujet faites en part s’il vous plait.

Les katas ne sont pas symétriques

Les katas pinan sont très récents puisqu’ils sont été créés sur la fin du XIX siècle voir même au tout début du XXème siècle. Alors que Anko Itosu voulait que ces katas de base contribuent aussi à la formation gymnique des élèves des écoles d’Okinawa, on pourrait penser qu’il chercherait à codifier des katas qui permettent un travail équilibré des deux cotés, droite et gauche, et donc réaliserait des katas symétriques. Pourtant, bien qu’en apparence symétriques, ces katas ne le sont pas.

Kousaku Yokota dans son livre « shotokan transcendence » ed. Azami press, nous fait part d’une réflexion intéressante à ce sujet. Pour lui les katas pinan ont été construit de manière asymétrique tout à fait volontairement et ce pour des raisons esthétique. Il explique dans son ouvrage que dans les arts japonais, et il prend comme exemple l’arrangement floral et la poterie, la symétrie n’est jamais recherchée. L’art japonais cherche à reproduire l’aspect naturel que l’on trouve dans la nature et à dans celle-ci rien n’est parfaitement symétrique. Dans l’art, pour qu’une réalisation ait l’air naturelle, il faut que subsiste une asymétrie. Pour Kousku Yokota, Anko Itosu a pris en considération cet élément de l’esthétisme japonais en créant les katas pinan.

Chaque kata pinan/heian emprunte des éléments de différents katas anciens

En analysant la structure des pinan on s’aperçoit que chacun d’entre eux contient des principes et des mouvements de katas anciens. Les katas en référence qui me sont apparus évidents sont : kushanku (kanku-dai), rohai (meikyo), jion, jitte, naihanchi (tekki), chinto (gangaku), bassai. Sur le site Wikipédia il est dit que les katas pinan ont été élaborés à partir des katas passai (bassai), kushanku (kanku-dai), chinto (gangaku) et jion.

Je propose ci-dessous un aperçu de la constitution de chacun des katas pinan selon mes recherches.

PINAN SHODAN

Pinan shodan est aussi heian nidan. Ce kata est très emprunt de la forme ancienne kushanku (kanku-dai), pratiquement du début à la fin : l’ouverture du kata, les coups de pieds, les shuto-uke… Je pense que la série de mae-geri suivi du gyaku-zuki et du uchi-uke du même bras sont une variation, une extrapolation du thème de kushanku où le mae-geri suit un shuto-uchi, Itosu a probablement utilisé un principe contenu dans le kata kushanku et l’a extrapolé à partir d’une application possible que l’on trouve exprimé dans la forme citée auparavant dans pinan shodan.

Pour la fin du kata, le gedan-barai suvi du jodan-age uke, je me demande s’il ne s’agit pas d’un fragment du kata jitte. Quoiqu’il en soit, ce premier kata est très influencé par kushanku. C’est peut être le premier pinan que Anko Itosu a créé en s’inspirant de ce kata ancien.

Dans la forme shotokan, Gichin Funakoshi a transformé les positions neko-ashi-dachi en kokutsu-dachi et la position des bras au début du kata pour qu’il y ait une cohérence dans la dynamique de corps entre le bas et le haut. Essayez de faire le début du kata en neko-ashi-dachi avec le mouvement de bras de heian nidan, vous comprendrez qu’il y a quelque chose qui cloche… La connexion entre le haut et le bas du corps est difficile.

PINAN NIDAN

Pinan nidan correspond à heian shodan. On voit que maître Itosu a voulu faire un kata épuré, en ne retenant que l’essentiel. Cette entreprise de simplification a été continué par Funakoshi en créant d’autres katas qui ressemblent à heian shodan, les katas taikyoku shodan, nidan et sandan. Les mouvements fondamentaux comme gedan-barai, age-uke, shuto-uke et oi-zuki sont les ingrédients principaux de pinan nidan. Ces techniques se retrouvent dans beaucoup de kata anciens et regorgent de possibilité d’application considérable. Pour ma part je pense que pinan nidan regroupe des éléments des katas rohai (meikyo) pour les gedan barai suivis d’un oi-zuki, jion pour les jôdan age-uke et kushanku (kanku-dai) pour les shuto-uke. Il faut remarquer que dans pinan nidan les shuto-uke de la fin du kata se font au niveau bas (gedan) contrairement à la forme heian shodan où les shuto-uke se font au niveau moyen.

PINAN SANDAN

Heian sandan est l’équivalent de pinan sandan. Pour moi l’ouverture du kata avec le premier uchi-uke suivi des deux autres mouvements de bras simultanés vers le bas et au niveau moyen, une combinaison de uchi-uke et gedan barai, trouvent leur référence dans naihanchi sandan (tekki sandan). Les mouvements sur l’axe central du kata à l’aller sont indéniablement un copier-coller du kata kushanku (kanku-dai). Il est intéressant de constater que dans kushanku, après le mouvement de pique des doigts nukite, la main tourne dans un sens et dans pinan sandan dans l’autre sens. Cela indique qu’il faut envisager les deux possibilités, même si dans le kata une seule est démontrée.

Une autre technique caractéristique du kata pinan sandan est la garde des poings sur les hanches, koshi-gamae évoqué plus haut et qui a mon avis tire sa source du kata chinto (gangaku).

PINAN YODAN

Pinan yodan ou heian yodan est aussi, comme pinan shodan (heian nidan), très marqué par le kata kushanku (kanku-dai). De ce que kata antique, on retrouve l’ouverture, les coups de pied et de coude, les mouvements du tranchant de la main shuto-uke... Bref, toute la première moitié du kata pinan yodan est une image reflétée de kushanku (kanku-dai). La deuxième partie ressemble beaucoup au kata jion.

PINAN GODAN

Pinan godan se nomme aussi heian godan, c’est le dernier de la série des katas de base créés par Anko Itosu. Il se caractérise avec une technicité plus complexe que les autres katas de la série, surtout les trois premiers. L’ouverture du kata, comme pinan sandan, me fait penser à naihanchi (tekki) mais plutôt le premier, naihanchi shodan. En effet, le uchi-uke et surtout le kagi-zuki sont assez caractéristiques des katas naihanchi, même s’il est vrai qu’on les retrouve dans d’autres katas. C’est aussi cette ouverture avec un uchi-uke en position neko-ashi dachi dans pinan sandan et godan et kokutsu-dachi dans heian sandan et godan que Gichin Funakoshi a retenu pour créer le troisième kata taikyoku sandan.

Résultat de recherche d'images pour "heian godan"Sur l’axe central, au début du kata, les mouvement de saisie après le mouvement en croix vers le haut jôdan jûji-uke suivi des deux coups de poings sont similaires à un passage du début du kata chinto (gangaku). En revanche, la suite du kata ressemble énormément au kata bassai. Cependant, la partie correspondant au mouvement en croix vers le bas gedan jûji-uke (photo de gauche) qui est suivi dans pinan godan par un double mouvement de bras allant vers l’extérieur morote-uchi-uke en position shiko-dachi se trouve aussi dans le kata chinto (gangaku).

Conclusion

Une première analyse des katas pinan / heian nous permet de faire des liens évidents avec les katas antiques. Certains passages restent cependant plus obscures et nécessiteraient une recherche plus approfondie. On peut tout de même noter que les katas pinan/heian intègrent tous des éléments du kata kushanku. Kushanku (kanku-dai) est donc le kata de référence qui donne l’architecture à la série des katas pinan / heian. On peut aussi remarquer que si les katas anciens nous éclairent sur les katas de base, la réciproque est aussi vrai. Le fait que Anko Itosu ait fait une expansion de certaines techniques des katas anciens pour créer les katas pinan (heian), ces derniers nous donnent des indications sur la façon de retrouver les applications des katas anciens. Les katas de base servent un peu de pierre de Rosette pour décoder les katas (pour approfondir le sujet, je vous invite à lire mon livre « Bunkai, l’art de décoder les katas » budo éditions).

Si vous avez une connaissance des katas anciens et des formes originales, si vous faites des corrélations que je n’aurais pas évoquées ici, n’hésitez pas à me faire part de vos réflexions qui seront partagées ici avec les lecteurs du site karate-france.com.

Anko Itosu a continué l’œuvre de son maitre Matsumura en modernisant les katas et en en créant de nouveaux pour à la fois enrichir la pratique du karaté et la simplifier pour les débutants. En créant les katas pinan (heian), maitre Itosu a voulu transmettre l’héritage du karaté ancien à travers des katas contemporains accessibles à tous, même aux enfants.

Il ne faut cependant pas croire que les katas pinan / heian soient des katas uniquement à but d’éducation physique et qu’ils sont dénués de tout contenu martial. Bien au contraire, je suis persuadé que ces katas contiennent les éléments nécessaires pour faire face à toutes les agressions classiques : coup de poing, coup de pied, saisie, etc… Alors que les katas pinan étaient décriés par certains contemporains de Anko Itosu, comme Yabu Kentsu (1866-1937) qui estimait qu’il ne fallait pas perdre de temps à pratiquer ces ersatz de kata, les pinan / heian sont devenus aujourd’hui l’enseignement de base dans tous les dojos qui pratiquent un style issu du shorin-ryu et Anko Itosu a réussit de cette manière à garder le karaté vivant.

Areski

3 réflexions au sujet de « D’où viennent les katas heian ? – troisième partie »

  1. Bonjour,
    A titre liminaire, merci de considérer que je suis néophite sur le sujet mais je suis aussi demandé pourquoi les heians commencent sur le coté gauche. L’idée de déplacement que vous évoquez me fait penser aux kimonos qui se ferment toujours coté gauche sur coté droit, pour permettre de glisser une arme.
    Quand on salue, nous le faisons comme les anciens samourais, genou droit à terre comme ils le faisaient compte tenu du positionnement du daisho. Lors d’un stage de ligue récent, on évoquait une saisie qui était liée initialement à la coiffure de « l’époque » (chon mage, tresse). Mais tout ca est peut-être un peu tiré par les cheveux. Au plaisir de lire vos futurs articles.

  2. Un dernier message sur ce sujet, c’est promis. Je reste persuadée qu’il y a un lien avec la manière de vivre. Je vous soumets une dernière hypothèse.
    Il semblerait que les samourais se déplacaient sur le coté gauche (en raison justement du placement de leurs armes) et que marcher sur coté droit était considéré comme une impolitesse, voire une provocation.
    Partant de cela, on pourrait conclure que les katas commencent en rappelant deux principes de l’autodéfense : on ne provoque pas l’adversaire (avancer sur le coté droit = mettre de l’huile sur le feu) et on ne prend pas l’initiative de l’attaque (jusqu’au bout du possible, on reste zen et on laisse la possibilité à l’adversaire de se calmer et de renoncer à son attaque). Dans l’ordre du kata, ca collerait aussi.

  3. Aux sujets des formes « pinan », j’avais lu qu’ils étaient aussi pratiqués avec une arme:

    * une genre de matraque pour shodan
    * un poignard pour nidan
    * un nunchaku pour sandan
    * un (ou deux) « sai » peut-être court(s) pour yodan
    * un bo pour godan.

    Malheureusement, jje n’ai pas retrouvé la source.

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