Se préparer à un grade

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Quand j’ai obtenu le grade de 7ème dan, un autre participant à l’examen m’a demandé depuis combien de temps je me préparais. Je lui ai répondu « depuis que j’ai commencé le karaté, il y a plus de quarante ans ».

Aujourd’hui il est courant de « bachoter » les passages de grade. Je sais que dans certains clubs l’objectif est de permettre au plus grand nombre d’obtenir un grade ce qui a pour conséquence de transformer les cours en fabrique à « dan« . Il est regrettable, à mon sens, qu’un test ponctuel devienne un objectif final.

Il est ainsi assez courant de voir des personnes s’entraîner quelques mois ou semaines avant un examen de grade. Après avoir obtenu la distinction, ils n’hésitent pas à s’exclamer « ha… je me suis beaucoup entraîné ! ».

Il est dommage que l’examen de grade devienne la motivation principale de la pratique. Bien sûr, je ne rejette pas l’idée que la préparation à un grade puisse être un moteur, une occasion de s’entraîner autrement et de faire des recherches, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que cela constitue pour certains l’essence de la pratique.

Où est passé le plaisir de pratiquer sans rien attendre une récompense ? Il me semble que la motivation intrinsèque, c’est à dire celle qui vient de l’intérieure, est plus importante que la motivation extrinsèque, celle est obtenue par des choses venant de l’extérieur comme les médailles, les félicitations, les honneurs, les grades…

Aujourd’hui les examens de grade sont calibrés, ce qui est une bonne chose pour permettre une homogénéité des procédures de passation sur l’ensemble du territoire. Il est donc important de connaître les conditions de déroulement de l’examen, de la même manière que lorsqu’on participe à une compétition il est important d’en connaître les règles afin de s’y préparer. L’examen se prépare donc pour satisfaire aux exigences du jury, ne pas être « hors sujet ». Cette préparation doit être réfléchie, analysée, et votre professeur peut vous y aider ainsi que les divers stages de préparation organisés par la Fédération Française de karaté aux différents échelons territoriaux.

Peut-être que le titre de cet article est trompeur car mon sujet n’est pas de vous expliquer ou de vous conseiller pour « bien » vous préparer à un grade. Je pense que vous avez toutes les ressources nécessaires à portée de main. L’objet de ma réflexion porte sur la place de la préparation dans votre pratique.

Si cette préparation est sur le long terme plus importante que la pratique du karaté, faites-vous vraiment du karaté ou de « la préparation aux grades » ? On peut à mon avis réussir ces examens et être un piètre karatéka. Les protocoles à maîtriser pour ces épreuves réduisent le champs de la pratique, qu’il s’agisse de technique, de kata ou de combat.

En tant que formateur d’enseignants pour la Fédération française de karaté, j’ai eu maintes fois l’occasion de constater le manque de bagage technique, théorique et culturel des stagiaires. Je leur disais parfois « si un de vos élèves lit un livre de karaté, il en saura plus que vous ! ». La compétition puis les passages de grades contribuent à un rétrécissement du champ d’investigation, de recherche et de connaissance. Il ne faut pas oublier que ce ne sont que des tests, ce qui représente une partie infinitésimale de notre discipline. Le rôle des enseignants est ici important car ils doivent être en quelque sorte les « gardiens du temple », c’est sur eux que repose la transmission, et si celle-ci s’amenuise au fil des années, que restera-t-il du karaté dans quelques décennies ?

Je pense que tous vos entraînements vous préparent à un grade car ils vous apprennent à vous maitriser, à affiner votre technique, à échanger avec des partenaires, à mieux vous connaître, à gérer vos émotions, etc. L’examen de grade n’est qu’une formalisation à un moment donné de vos acquis pour les présenter devant un jury. De la même manière qu’on emballe un cadeau avant de l’offrir, il est important de mettre en valeur votre travail en maitrisant les attendus de l’examen et donc les protocoles qui figurent dans la réglementation des grades. Qui peut le plus peut le moins, si vous maîtriser votre pratique, les tests de grade ne seront que des formalités.

Il est important de ne pas confondre but et moyen, le fond et la forme. Le passage de grade n’est qu’une étape, ce qu’on donne à montrer au jury est toute fois assez superficiel. Ce qui compte le plus c’est ce que vous cultivez à l’intérieur de vous-même, ceci personne ne peut le juger, pas même votre professeur. Le karaté, comme les autres disciplines, est à vivre et non pas à montrer.

Restez authentiques dans votre pratique et sachez attendre le bon moment pour vous présenter à un examen de grade. Il ne s’agit pas d’une course contre le temps ou contre les autres. Même s’il existe des temps minimaux conseillés par la Fédération française de karaté, rien ne vous oblige à vous présenter dans ces délais normés, ce sont des temps « minimaux » ! Nous sommes tous différents et il nous faut parfois plus de temps que d’autres pour monter les escaliers (âges, entraînement, capacité, etc.). Soyez honnête avec vous-même et posez-vous sincèrement la question suivante « ai-je suffisamment progressé depuis mon précédent grade ? ». En effet, il est triste de constater que des personnes se présentent à des grades alors qu’ils ne s’entraînent pratiquement plus, que leur ventre ne cesse de gonfler, que les maigres acquis de la jeunesse s’estompent. Il y a un moment où il faut savoir s’arrêter, faire une introspection et être honnête vis à vis de soi-même.

Votre enseignant peut vous aider dans votre décision pour présenter un grade, même si aujourd’hui la Fédération n’exige plus qu’il vous donne l’autorisation de vous y présenter. Bien sûr sa réponse peut ne pas vous plaire s’il vous demande d’attendre un peu pour progresser plus et vous préparer sérieusement, c’est pourquoi certains pratiquant préfèrent ne pas prendre conseil auprès de leur professeur.

Les arts martiaux sont des armes à double tranchant. Ils sont censés servir à se libérer de l’emprise de l’ego et pourtant je n’ai jamais vu d’egos aussi démesurés que dans les arts martiaux. Les ceintures, les grades, contribuent fortement à le nourrir. Pour aller dans ce sens, la ceinture noire ne suffit pas, il y a aussi des ceintures rouge et blanche puis rouge… A ce rythme il faudra étendre le système de grade à 15 ou 20 dan (actuellement 10) et imaginer des couleurs de ceintures.

Je suis mal placé pour rejeter les grades puisque je les ai moi-mêmes passés. Je me souviens cependant d’une époque où il était rare que les gens se présentent aux examens officiels. Les tests étaient certes plus difficiles qu’aujourd’hui et les mentalités étaient différentes.

Pour terminer n’oubliez pas que ce n’est pas le grade qui donne la valeur du pratiquant mais le pratiquant qui donne sa valeur au grade. La course aux récompense ne mène à rien, c’est une illusion dans laquelle on peut y perdre son âme.

Areski

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