L’influence de la photographie

Pendant le bakufu d’Edo, période où le Japon était isolé du Monde, c’est à dire que le commerce avec les pays étrangers était pratiquement nul de 1641 à 1867, alors que la photographie naissait et se développait en Europe, il était interdit d’importer des appareils photos au Japon.

Il est difficile de dire quand la photographie est réellement née en occident mais ont peut reconnaître qu’au début du XIXème siécle, vers 1847 elle commençait à prendre de l’ampleur. Il faudra attendre des traités d’ouverture des ports du Japon en 1854 pour que le commerce avec les pays étrangers devienne possible. Ainsi, les ports de Hakodate, Yokohama et Nagasaki, ouvrent leurs portent aux navires étrangers. C’est à la charnière de l’époque Edo et Meiji (1868) que les premiers studios photos s’implantent au Japon.

Parallèlement à l’histoire de la photographie au Japon, le karaté se dévoile au grand jour à Okinawa et commence à se faire connaître du grand public. Il connait un essor particulier tout d’abord à Okinawa, notamment avec la pratique dans les écoles de Shuri au début du XXème siècle, puis à Honshû, l’île principale du Japon sous la férule de Gichin Funakoshi mais aussi d’autres experts qui développent leur école au début du XXème siècle.

Alors que la photographie prend naissance au Japon, la version chinoise de l’art d’okinawa devient le karaté version japonaise avec de nouveaux idéogrammes 空手. Le karaté fait donc aussi l’objet de prises de vues photographiques pour des journaux mais aussi pour les premiers livres qui traitent du sujet. Vous savez que la photographie de l’époque nécessitait des poses prolongées, il était donc nécessaire d’arrêter les mouvements, de les scinder pour avoir des clichés exploitables.

Cette nécessité de poser pour impressioner les mouvements du karaté sur plaque photographique demanda alors de séquencer les gestuelles qui se pratiquaient dans une certaine continuité et fluidité, transformant ainsi chez le néophyte dans un premier temps puis chez les pratiquants plus avancés par la suite, une vision de la pratique du karaté où les mouvements se détachent les uns des autres, sont isolés, séparés.

L’autre effet de la photographie sur la pratique du karaté est que les clichés mettent l’accent sur la phase initiale ou finale d’un mouvement. Hors, c’est le mouvement dans son entier qui est important. Nous savons lorsque nous étudions les applications des katas, bunkai, qu’il faut exploiter toute la trajectoire du mouvement et l’on découvre ainsi qu’un seul mouvement contient souvent à la fois la défense et la riposte, qu’il s’agisse de frappes, de clés ou de projections.

Cet aspect saccadé et segmenté de la pratique a été accentué de nos jours dans la pratique de la compétition kata. Des mouvements détachés, saccadés, avec des pauses longues pour créer un contraste avec des phases rapides et explosives font du kata une chorégraphie qui plait au jury. Aujourd’hui, même les pratiquants de styles dits « traditionnels » d’Okinawa, transforment les katas pour qu’ils soient bien notés en compétition. Ce qui me semble encore plus grave, c’est que des karatékas qui ne pratiquent pas la compétition s’adonnent à cette version sportive du karaté sans même savoir qu’il s’agit d’une forme sportive, certains disent même qu’il font du karaté « traditionnel »…

Certaines écoles continuent néanmoins à pratiquer un karaté fluide où il n’y pas de rupture entre les mouvements. D’ailleurs, où commence le geste et où finit-il ? Si nous prenons comme référence la pratique du bunkai, nous considérons comme une séquence un, deux, trois mouvements ou plus en fonction de l’application. Peut-on alors dire qu’une séquence est un seul mouvement ? On peut même se demander si le kata n’est pas un seul mouvement….

Pour faire entrer le karaté dans le monde moderne des arts martiaux japonais, il fut nécessaire de répertorier les techniques pour présenter un programme d’enseignement. Ces techniques ont été extraites des katas et ont été simplifiées, notamment pour l’enseignement aux enfants dans les écoles. Le karaté est cependant plus complexe que cela, plus subtile et seul un enseignement adapté en petit groupe permet de transmettre cette profondeur. Le karaté a été victime de son succès au début de sa diffusion à un large public, le nombre important d’élèves a contraint les enseignants à simplifier la pratique, parfois en en faisant une caricature.

Il est difficile de déconstruire dans nos esprit l’image du karaté figé et séquentiel qui impressionnait les plaques photographiques d’antan. Ce formidable outil de communication a certainement été un vecteur de développement de notre discipline mais dans le même temps son influence nous a dépossédé d’un élément essentiel dans l’art du combat, le mouvement.

Areski

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