L’unité

La recherche d’une cohérence corporelle et la symbiose corps/esprit est recherchée dans la pratique du karaté et des arts martiaux, on dit alors souvent qu’il faut être UN. Le corps doit agir en unité, l’esprit et le corps doivent agir ensemble, le pratiquant cherche aussi à être connecté à quelque chose de plus grand que lui, au cosmos, à l’univers, etc.Tous les éléments cités en introduction sont liés et donc interdépendant mais analysons les un à un. Commençons par le corps. Quand on débute une activité physique comme le karaté, il y a beaucoup de paramètres à gérer et on apprend progressivement à les gérer. Parmi ceux-ci, il y a notre corps dont le contrôle est difficile.

Quand on apprend un mouvement de bras, on a tendance à ne s’occuper que de celui-ci et l’on oublie qu’il faut aussi avoir une action avec l’autre bras, mais aussi le bassin, les jambes, etc. On apprend alors que dans la technique de bras, c’est tout le corps qui doit participer au mouvement. Pour arriver à un mouvement technique correct, il faut donc réussir à prendre conscience des différentes parties du corps, de leurs actions, et ensuite faire en sorte de coordonner l’ensemble jusqu’à là disparate.

C’est un peu comme placer les pièces d’un puzzle au bon endroit. Au début c’est difficile car les morceaux sont éparpillés mais si l’on s’y prend avec méthode, en formant les bords du puzzle par exemple, petit à petit on arrive à placer les pièces au bon endroit, certaines zones du puzzle laissent alors apparaître des portions images qui progressivement prennent sens. Plus on avance dans la constitution, plus il devient facile de progresser dans la construction du puzzle, les dernières étapes pour le terminer sont plus faciles qu’au début.

L’apprentissage qui mène à la connaissance de son corps, de son schéma corporel prend du temps. Il a commencé depuis que nous sommes dans le ventre de notre mère. Pour le pratiquant qui débute, une longue période va consister à apprendre à connaître et utiliser son corps, c’est-à-dire assembler le puzzle, cela peut prendre plusieurs années. Il va le faire en apprenant des techniques mais on pourrait le faire autrement.

En effet, il n’est pas rare de voir arriver dans les dojos des personnes ayant une expérience dans un autre domaine. Un danseur expérimenté par exemple, a appris l’utilisation de son corps et a donc déjà réalisé le puzzle. Il sait donc comment utiliser son corps et l’apprentissage technique est très facile. Pour ma part, je me souviens d’un ancien joueur de football professionnel qui s’est inscrit au club, sa progression fut fulgurante.

En avançant dans la connaissance et l’utilisation du corps, on recherche progressivement à se centrer. Les mouvements partent alors du centre, du tanden, ce point situé sous le nombril appelé aussi seika tanden, notre cente de gravité se situe d’ailleurs aussi au même endroit. Pour les japonais, ce point est le foyer de l’énergie, c’est de là que vient le souffle de la vie. C’est pourquoi quand les samouraïs se donnaient la mort par seppuku ou harakiri, une forme de suicide ritualisé, ils enfonçaient leur sabre court dans le ventre au niveau du seika tanden , libérant ainsi leur âme, leur ki dans l’univers.

Lorsque la technique est commandée à partir du seika tanden, cela est plus facile. Il suffit alors de bouger ce centre comme un joystick qui va agir sur le reste du corps, il est en effet plus aisée de contrôler et manipuler un seul point que plusieurs zones du corps en même temps.(je développe ce principe dans mon ouvrage « karaté, l’efficacité à portée de main » chez budo édition)

Un corps qui agit en unité ne veut pas dire un corps monolithique. Il doit également être souple et articulé. Quand cette unité est réalisée, c’est le corps tout entier qui agit dans le moindre mouvement, sa puissance vient alors de cette unité et non pas de crispation et de tensions inutiles qui bien au contraire entravent la fluidité du geste.

Le travail des armes est intéressant dans notre recherche d’unité corporelle. Les armes sont en effet utilisées comme le prolongement de notre corps, de nos membres. De ce fait, elles amplifient nos défauts et si nous n’agissons pas en unité, nous ne contrôlerons pas la trajectoire de l’arme. Pour que le pratiquant soit en unité avec elle, pour que l’arme puisse agir comme une extension de son corps, il est donc primordial de s’attacher à la cohérence du mouvement corporel pour qu’il soit connecté, ce qui se réalise dans l’unité.

Depuis Descartes, nous avons en occident opéré à une séparation et une hiérarchisation entre l’esprit et le corps, comme si nous étions coupés en deux, une sorte de schizophrénie ! Nous comprenons mieux aujourd’hui que corps et esprit doivent fonctionner ensemble et sont interdépendantes. Dans les arts martiaux, on recherche à ce qu’ils ne fassent qu’UN. C’est dans cette unité que nous allons pouvoir agir au bon moment et de manière efficiente.

C’est en cherchant à être présent dans notre corps, en nous attachant aux sensations corporelles que nous pouvons arriver à fusionner notre corps et notre esprit. Tant que ce dernier continue à se fixer sur des pensées, tant que son attention est attirée vers ceci ou cela, il n’est pas connecté au corps. C’est en réalisant l’état de mushin, l’état où l’esprit ne se fixe sur rien, que la voie vers l’unité corps/esprit s’ouvre.

Cet état d’unité que l’on recherche entre le corps et l’esprit se vit de manière ponctuelle à l’entraînement ou dans des routines quotidiennes, parfois sans même que nous n’en ayons vraiment conscience. Ce n’est paradoxalement pas par un effort de volonté que l’on y arrive mais dans le lâcher prise. Ainsi, trop d’ambition, trop de volonté de réussir, nuisent à la réalisation de cet état d’unité corps/esprit.  Progressivement, les périodes d’état de présence brèves et espacées dans le temps vont devenir plus longue et plus rapprochées, c’est alors le travail de toute une vie.

Dans cette état d’unité corps/esprit, cette état de présence qualitative, une nouvelle conscience émerge. On se rend alors compte que l’on est en connexion non seulement avec soi-même mais aussi avec les autres, ce qui nous entoure, la nature, l’univers. Tout comme les dernières pièces du puzzle qui s’assemblent facilement et laissent apparaître l’image totale et complète, en nous connectant profondément à nous-même, nous pouvons alors nous éveiller et appréhender notre monde autrement, un monde avec lequel on fait UN.

Areski

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