Travailler en sensation

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Une jeune élève ceinture noire me dit « maintenant mes sensations changent. Quand je fais un mouvement, à chaque fois j’ai l’impression que c’est différent. Ces sensations me donnent l’impression que je progresse… ». Cette pratiquante était contente de découvrir un nouveau champ d’exploration qu’elle n’avait pas soupçonné jusqu’alors. Bien que ceinture noire depuis plus d’un an, elle n’avait pas vraiment prit conscience de ce qui se passe à l’intérieur d’elle-même. Elle reproduisait des formes sans vraiment les vivre. Aujourd’hui sa conscience l’amène à reconsidérer sa pratique, à reconsidérer son rapport à elle-même.

Dans toutes les pratiques sportives et physiques, la proprioception ou le sens kinesthésique occupe une place importante. La proprioception est la perception des différentes parties de son corps de ce qu’y s’y passe. Le sportif, à force d’utiliser son corps à travers les jeux et les techniques développe son schéma corporel, c’est à dire l’image qu’il a de son corps. Cette image se construit aussi grâce au ressenti et donc à la proprioception.

Pour le pratiquant de karaté, développer sa sensibilité d’une manière générale est important. Pour cet article, je distingue deux types de perception :
– la perception de ce qui est à l’extérieur de soi : les éléments, l’environnement, l’adversaire et ses intentions
– la perception de ce qui se passe à l’intérieur du corps.

Les sensations sont au cœur de la pratique. Celle-ci se développe dans le mouvement. Le mouvement peut être réalisé seul, comme c’est le cas dans les katas, ou bien avec un partenaire, comme dans les assauts codifiés ou libres. Quand le mouvement est réalisé seul sans contrainte extérieure on parle d’habileté fermée, et d’habileté ouverte quand il y a interaction avec un adversaire. On reconnait que dans les habiletés fermées, la proprioception prend une place plus importante que dans les habiletés ouvertes. En effet, n’étant pas perturbé par des agents extérieures, il est plus facile d’être à l’écoute de son propre corps et de ses sensations durant les exercices où l’habileté fermée est prépondérante. Le karaté a la chance de proposer au pratiquant ces deux situations fermées et ouvertes.

Au début de la pratique, comme la jeune pratiquante citée au début de cet article, le karatéka oriente sa conscience sur l’extérieur de son corps, la position de ses membres dans l’espace, sa distance par rapport au partenaire, etc. Tous ses sens sont tournés vers l’extérieur. Avec le temps s’installe progressivement un développement de la conscience, de la sensibilité. Les perceptions kinesthésiques, c’est à dire la sensibilité aux mouvements, s’affinent et conduisent à une forme d’introspection. Cette introspection devient un vrai voyage au centre des articulations, des muscles, des tendons, une écoute de ce qui se passe dans le corps.

Si en karaté on part de l’extérieur pour progressivement entrer dans les sensations intérieures, dans les disciplines dites internes comme le tai-chi chuan ou le chi-kong, la démarche est inverse, on part de l’intérieur pour aller vers l’extérieur. Il n’y a donc pas vraiment de différence entre les deux disciplines, si le point de départ est différents, elles proposent toutes les deux un aller-retour constant entre l’externe et l’interne. C’est pourquoi je pense qu’il est trop réducteur de classifier les arts de combat en disciplines internet et externe. Toutes les disciplines offrent à la fois le travail interne et externe, c’est le pratiquant qui expérimente un aspect plutôt qu’un autre, de manière éclairée ou non en fonction du type d’enseignement qu’il reçoit.

En chi-kong, il existe un exercice très intéressant qui est celui de l’arbre, on l’appelle aussi la méditation debout ritsu-zen. Cet exercice consiste a rester sur place, les bras en forme de cercle comme si l’on entourait un arbre, pendant un long moment (voir la photo au début de cet article). Durant la réalisation, on se rend compte que malgré l’immobilité apparente du corps, celui-ci bouge tout de même et qu’il se passe une multitude de choses à l’intérieur, sans parler du brouhaha mental. De plus, malgré le fait qu’on ne bouge pas, on se rend aussi compte combien il est difficile de maintenir cette position plutôt simple. Cet exercice peut être profitable aux pratiquants de toutes les disciplines, c’est d’ailleurs un des exercices de base du style de combat très réaliste de Kenichi Sawai (1903-1988), le taikiken. On peut aussi adopter une posture ou un mouvement de kata et s’y arrêter quelques minutes pour une introspection. On peut alors chercher à relâcher les tensions inutiles, ressentir sa posture et l’énergie interne qui circule. On peut ensuite déplacer sa conscience dans différentes parties du corps ou à l’aide de celle-ci faire circuler l’énergie interne que l’on finit par ressentir.

L’immobilité oblige à l’introspection mais il est aussi intéressant de pouvoir être en mesure de faire la même chose en mouvement. Les exercices réalisés en lenteur facilitent grandement cette prise de conscience. L’usage de la lenteur peut se faire dans tous les exercices, qu’ils soient réalisés seuls ou avec un partenaire. Cet entraînement peut être étendu à l’extérieur du dojo et se faire à travers les gestes de la vie quotidienne. Tout acte peut être vécu en sensation et ainsi développer la conscience, la présence. Le mouvement en conscience et en sensation est une forme de méditation active qui permet de faire taire le mental et de s’inscrire dans l’ici et maintenant. C’est donc une façon de se libérer de son ego et de se connecter à soi-même et à l’univers.

Pour le pratiquant de karaté, le travail en sensation a aussi comme effet positif de mémoriser dans le corps un mouvement, une technique, une réponse à un problème posé. Quand le corps a mémorisé une sensation, il est en mesure de la reproduire et grâce à elle de réaliser une technique, un mouvement. C’est comme lorsqu’on a compris comment faire du vélo et tenir en équilibre en pédalant, cette sensation nous permet de refaire cette activité même après plusieurs années d’arrêt. Ainsi, apprendre une technique en intégrant les sensations qui y sont associées, c’est s’assurer de pouvoir la faire toute sa vie. Il en va de même pour d’autres sensations comme le timing.

Si vous n’avez pas encore exploré les sensations internes, je vous invite à le faire et j’espère que cet article vous encouragera dans ce sens. N’hésitez pas à faire part de vos expériences, elles sont les bienvenues.

Areski

Article Wikipédia sur la proprioception

Article Wikipédia sur le schéma corporel

Article Wikipédia sur le Taikiken de maître Sawai

 

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