L’échange invisible

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Le rôle de partenaire n’est pas simple car il nécessite une bonne compréhension de ce qui est recherché pour amener celui qui réalise le travail à le réussir. Il ne s’agit pas d’être complaisant, ni opposant, mais de trouver la bonne position du curseur, entre coopération et opposition, en fonction du niveau de la personne avec laquelle on travaille.

Quand nous réalisons un exercice, nous sommes deux partenaires qui échangeons. Cet échange se fait à la fois avec le langage du corps, en ressentant ce que l’autre fait tout en étant conscient, présent dans notre propre sensation intérieure. Il y a là un double dialogue qui s’établit pour chacun des protagonistes. D’abord un échange avec l’autre où l’on prend conscience de sa position, de ses mouvements, de sa respiration, de ses tensions, de son état émotionnel. Puis il y a notre propre dialogue intérieur où, tout en étant dans le mouvement, dans l’action, nous cherchons à être conscient de notre corps dans l’espace, de notre mouvement, et scannons nos émotions, nos tensions, etc. Pour percevoir les intentions de l’autre et pouvoir anticiper, j’ai besoin à la fois d’être à l’écoute des signes extérieurs que m’envoie mon partenaire et en même temps rester en contact avec mes sensations intérieures en me centrant sur moi. Ce double dialogue, externe et interne s’approfondit avec l’expérience et s’étend au dehors du dojo pour s’appliquer dans la vie quotidienne.

Cet état que je viens de décrire est souvent résumé par le terme concentration. Hélas, ce mot peut conduire à confusion s’il n’est pas explicité. En effet, concentration induit l’idée qu’il faut se focaliser sur un point et un seul. Il s’agit de réduire son champ de perception pour ne pas se disperser et mettre tous ses efforts dans un point. C’est un peu comme la flamme d’un chalumeau qui est dirigée vers le lieu où doit se faire la soudure. Dans les arts martiaux, la concentration est différente, c’est un état dans lequel on doit d’une part s’ouvrir à 360°, c’est-à-dire avoir une perception la plus large possible de son environnement, comme si on voulait s’y fondre et faire « un » avec le tout qui nous entoure, et d’autre part être conscient des détails, que ce soit ceux concernant le partenaire ou l’environnement, ou bien ceux relatifs à notre état intérieur. Donc, quand en karaté on cherche à se concentrer, on est dans un état différent de celui qu’implique la définition même de ce mot. On y arrive en faisant taire son mental, les japonais utilisent pour cela le terme « mushin » qui s’écrit avec les idéogrammes suivants  無心. Le premier 無 prononcé ici mu veut dire « non ou absence » et le deuxième 心 shin représente le cœur mais aussi l’esprit. Ainsi, 無心 mushin veut dire qu’il n’y a pas de pensée qui fait obstruction, on peut aussi le traduire par « innocence ». C’est donc un peut comme si pour arriver à cet état de non pensée, pour s’ouvrir sur l’univers extérieur et intérieur, il nous fallait retrouver l’innocence d’un nouveau née. Cette façon de voire les choses laisse suggérer que pour atteindre l’état de non pensée, il nous faut surtout désapprendre pour nous départir de nos constructions mentales afin de retrouver une âme d’enfant, l’innocence originale.

C’est l’expérience qui va valider si l’on arrive ou non à atteindre l’état optimal décrit ci-dessus. Dans cette expérience, le partenaire va être comme un miroir. C’est pourquoi il est important qu’il nous renvoie de l’information, ce qu’on appelle en communication le feed-back. Ce retour d’information nous permet de valider notre travail et nous indique si nous somme sur la bonne voie. Le feed-back peut être tactile, visuel ou bien verbal, il est important car il permet d’ajuster le travail quand celui-ci n’est pas correct et de le valider quand il est bon. A partir de cette validation de l’expérience positive, nous pouvons chercher à reproduire les sensations et les mouvements qui fonctionnent pour les intégrer dans notre banque de solutions disponibles. La réussite conduit à la confiance en soi et nous mène donc à réussir de nouveau et ainsi de suite. Si le partenaire ne nous aide pas à trouver la bonne solution, nous risquons de stagner et de faire une fixation sur un échec, ce qui est une situation très préjudiciable à notre progression. Le rôle du partenaire est de nous guider vers une issue positive dans la résolution des problèmes.

Quand on a un certain niveau et que l’on sait à l’avance ce que le partenaire doit faire sur le plan technique ou tactique, il est très facile de l’empêcher de réussir son action. Je connais un professeur d’aikidô qui est un ancien judoka et qui est doté d’une très grande force physique en plus d’une grande connaissance et maîtrise technique. Quand il veut empêcher une personne d’exécuter une technique qu’il connaît par avance, il est impossible de le bouger. Une personne qui agit toujours de la sorte ne permet pas à son partenaire de progresser. C’est une attitude contreproductive pour les deux personnes car aucun n’apprend.

Le partenaire est donc un peu comme un coach qui va guider son homologue vers la réalisation correcte de l’exercice demandé, de la technique à exécuter. D’un commun accord entre les deux partenaires, le travail peut évoluer progressivement de l’attitude d’aide et de coopération, vers une attitude d’opposition. Entre ces deux extrêmes, chacun reste bienveillant et dans le dialogue permettant le retour d’information. Il s’agit de réussir et de progresser ensemble. Pour cela, chacun doit mettre son ego de côté car souvent c’est lui qui nous pousse à vouloir montrer notre supériorité, souvent en biaisant le travail et ne respectant pas les conventions.

Dans les démonstrations comme le gala des arts martiaux à Bercy, ou dans un stage, l’expert peut exprimer toute sa technique, tout son potentiel car le partenaire est très bon et donc lui permet de faire une belle performance. Dans ces situations on oublie souvent l’importance de ce personnage qui se fait renverser, bousculer, frapper, projeter, etc. Pourtant son rôle est primordial, il est un peut comme la toile d’un peintre qui ne pourrait réaliser son œuvre sans ce support. Dans ces démonstrations, le partenaire est toujours d’un excellent niveau pour que l’expert puisse montrer sa technique sans retenue ou presque et sans blesser.

A un niveau plus modeste, si votre partenaire ne sait pas chuter par exemple, il vous sera impossible de travailler des projections sans le blesser, vous devez donc dans ce cas faire preuve de retenue et adapter votre travail aux capacités de votre partenaire. Je me souviens que lors d’un passage de grade, le 4ème ou 5ème dan, j’avais eu la chance de faire face à un partenaire d’un excellent niveau pour l’épreuve du jyû-ippon-gumite, c’était le jury qui nous avait mis ensemble. Grâce à ce partenaire, j’ai pu exprimer le meilleur de mon potentiel, il m’a obligé à me dépasser tellement il était bon. Puis, comme nous étions un nombre impair dans le groupe, le jury m’a demandé de servir de partenaire à la personne qui était seule. Ce fut pour moi un enfer ! Quand c’était mon tour d’attaquer il reculait sans cesse, presque en courant. Je devais faire un sprint, courir sur plusieurs mètres pour lancer mes attaques. Puis quand ce fut à moi de défendre, mon nouveau partenaire ne s’engageait pas dans ses attaques. Il faisait des piques furtives qui n’arriveraient même pas à me toucher si je ne faisais rien. Je n’arrivais pas à réaliser de bonnes défenses car il n’y avait pas de réelles attaques. Heureusement pour moi, le jury m’avait noté sur la première prestation, sans quoi je n’aurai peut-être pas eu mon grade tellement ce que j’avais fait avec ce deuxième partenaire ne montrait en rien les capacités d’attaque et de défense attendues pour le grade demandé. Avec le premier partenaire j’ai dû exprimer le meilleur de moi-même, en me surpassant. Avec le deuxième, j’ai pris conscience que dans le cadre de ce travail conventionnel, de la qualité de son travail dépendait aussi le mien.

Le partenaire doit être à l’écoute pour s’adapter aux différents changements dans les mouvements générés par l’exécutant de la technique. Il se positionne aussi dans un état de non opposition sans pour autant être complaisant. Il faut aussi se mettre en phase avec l’autre, cela commence d’ailleurs dès le salut où il y a une sorte de mise en résonance entre les deux partenaires dans l’acte de saluer qui se fait en unisson. Le double dialogue intérieur et extérieur mentionné plus haut permet d’agir et réagir avec un contrôle permanent de soi, ce qui permet une action fluide.

Le rôle de partenaire ne doit pas être entendu comme un rôle passif, bien au contraire. Il lui faut être actif en permanence et toujours garder une attitude martiale, comme s’il cherchait en permanence une faille pour mettre l’autre en difficulté. Grâce à ce travail, le partenaire apprend indirectement des sensations de celui qui fait la technique. C’est pourquoi avoir l’occasion de pratiquer avec un expert ou un maitre nous fait progresser rapidement car ce dernier nous impose d’être dans une concentration totale et nous guide en imprimant dans notre corps et notre esprit la voie juste, celle qui mène vers le geste adapté. La justesse dans la posture mentale et la réalisation technique de l’expert guident son partenaire comme peuvent le faire des rails, pour le mener lui aussi dans le même état mental, physique et technique. La progression du partenaire va alors dépendre de sa réceptivité.

Comme nous venons de le voir, une communication continuelle et subtile s’établit entre les deux pratiquant, chacun devenant le partenaire de l’autre, chacun alternant les phases offensives et défensives, chacun devenant le miroir de l’autre. Quand la technique n’est pas juste le partenaire va nous le faire comprendre en arrêtant la technique ou bien en touchant, etc. L’idée du miroir est intéressante car notre reflet n’a pas d’intention négative ou positive, il ne fait que suivre nos mouvements. Le partenaire doit agir de la même manière à notre égard en soulignant nos faiblesses sans a priori.

Areski

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