Standardisation et illusion

Optical Illusion Abstract

Nous avons déjà traité de la segmentation des arts martiaux en catégories qui satisfont les exigences de l’univers de la compétition, discernant ainsi les pratiques pieds poings, du corps à corps, des luxations, etc. Bien sûr chacune de ces catégories se subdivisent en sous catégories puis se ramifient de manière plus où moins importante en différentes écoles.

Ainsi, dans les pied poing, il y a différentes boxes, le kung-fu, le taekwondo, le karaté, pour n’en citer que quelques disciplines. Puis dans le karaté, par exemple, il y a différentes écoles : shotokan, wado-ryu, goju-ryu, shito-ryu, etc. Et enfin dans chacune de ces écoles il y a différents courants, par exemple en shotokan il y a les tendances Kase, JKA, JKS, Kanazawa, Nishiyama, Oshima, etc.. Comme vous pouvez le constater par ces appellations, ces tendances sont associées à l’expérience et la vision du karaté d’un maitre, d’un expert. Nous pouvons donc bien sûr aller encore plus loin dans ce fractionnement car chaque enseignant apporte sa touche personnelle à la forme qu’il enseigne et il en est de même pour les élèves.Dans chaque pratique, il existe une forme de standardisation, qu’il s’agisse des méthodes d’entraînement que des techniques. Les pratiquants sont donc principalement exposés à des situations de combat prévues par l’école qu’ils suivent. Ainsi en karaté, les situations conventionnelles modélisées par l’enseignant sont à 90% au moins en rapport avec des attaques standardisées telles que le coup de poing en avançant oi-zuki, le coup de pied de face mae-geri etc.

Le pratiquant, toujours exposé aux mêmes techniques formatées, finit par savoir les gérer : défense, esquive, riposte, etc. Pourtant, ces mêmes techniques, bien que portant les mêmes dénominations, peuvent être pratiquées de manière très différentes d’une école à l’autre. Il m’est d’ailleurs arrivé lors d’examens de grades ou lors de formations d’enseignants de voir des personnes en grande difficulté lorsqu’ils devaient faire face à des karatékas d’autres écoles ayant une approche technique très différente de la leur.

Un groupe qui s’entraîne ensemble tend à avoir une pratique qui se standardise, des techniques qui se modélisent plus ou moins et auxquelles les pratiquants s’habituent à esquiver, parer, contrer, etc. Dans ce même groupe, tout le monde pratique de la même manière, il n’y a donc jamais d’effet de surprise car tous les mouvements sont formatés et souvent d’une manière qui s’éloigne de ce qui peut arriver lors d’une véritable confrontation. J’ai tendance à appeler cet enfermement insidieux des pratiquants dans un courant, la consanguinité martiale. En effet, on sait qu’il n’est pas bon se marier entre cousins car la consanguinité amène à une dégénérescence. Quelles que soient les espèces, s’il n’y a pas de mélange avec des être éloignés, extérieurs au groupe, c’est la voie vers l’extinction de celui-ci.

Il en est probablement de même dans les arts martiaux, si l’on ne fait pas l’effort de se confronter à des pratiquants d’écoles, de styles et de disciplines différentes, on peut avoir l’illusion que nos techniques sont efficaces, que l’on est capable de se défendre, mais la réalité est tout autre. Je me souviens que lorsque j’ai commencé la pratique du karaté, j’avais un camarade de lycée adepte de la boxe française. Nous avons eu l’occasion à quelques reprises de confronter amicalement nos pratiques et je dois avouer que j’avais été surpris des difficultés rencontrées, et il en était de même pour lui. Cette première expérience de confrontation avec une discipline différente de la mienne m’a donc très tôt alerté sur l’illusion d’efficacité que l’on pouvait construire en s’entraînant dans un cadre restreint à sa propre discipline, à son propre groupe.

Ainsi en karaté, nous travaillons beaucoup de situations défensives sur des attaques tels que oi-zuki, coup de poing en poursuite. Pourtant ce type d’attaque n’existe pratiquement qu’en karaté et il est donc peu probable que lors d’une agression nous y soyons confrontés. Nous avons donc tendance à passer beaucoup de temps à élaborer des scénario sur la base de situations improbables. Je prend l’exemple du karaté car c’est celui que je connais le mieux, mais je suis persuadé que ce travers existe dans de nombreuses disciplines si ce n’est dans toutes.

Il est donc important de sortir de nos routines et de nous exposer à des situations variées et nouvelles. Plutôt que d’assimiler des techniques modélisées et standardisées, il nous faut apprendre à nous adapter, à trouver des solutions, faute de quoi nous ne pourrons pas survivre dans des situations inattendues. L’entraînement doit donc faire aussi appel aux ressources de chaque personne, notamment en matière de créativité. Les rencontres avec des pratiquants d’autres écoles, d’autres disciplines, permettent de se remettre en question, de réévaluer nos concepts, nos stratégies, nos techniques. Cette approche peut être déroutante au départ, pourtant elle s’avère nécessaire si l’on souhaite progresser et garder les yeux ouvert. Seule une démarche honnête avec soi-même et les autres permet d’éviter de se ferrer dans des illusions qui peuvent nous couter la vie. Le frein à cette démarche est souvent un problème d’ego, car il est difficile pour notre amour propre de se confronter à des situations inconnues et difficiles qui remettent en cause des années de pratique. Il est hélas regrettable de constater encore une fois que les arts martiaux dont l’une des finalité est le travail sur soi, sont aussi une arme à double tranchant qui permet aussi de nourrir l’ego, de le faire grossir, de le rendre maître de notre propre vie.

Areski

2 réflexions au sujet de « Standardisation et illusion »

  1. Merci Sensei pour votre expérience.
    Je suis pratiquant et enseignent de karate wado ryu et j’aime beaucoup aller pratique avec des autre groupe en akido, yoseikan budo et des amie shotokan je pense que sa ouvre notre esprit. Merci

  2. Dans chaque sport de combat et arts martiaux, les techniques sont modélisées et standardisées ce qui amène le pratiquant à s’installer dans une routine mais aussi dans un confort sans surprise. Il se sent rassuré et plus sûr de lui. Mais à force, il s’enferme dans sa structure, refuse une remise en question et ainsi une approche de la différence, pensant que sa discipline est la meilleure.

    Je me rappelle, lors d’un passage de grade en karaté (en 2ème cession: la partie kumité) alors qu’il n’y avait que des shotokan un candidat s’est présenté comme shotokan ryu kase ha et a demandé à chacun d’entre nous s’il y avait une personne pratiquant sa discipline. Il avait l’air désespéré et lorsqu’il est arrivé devant moi qui était le dernier du groupe: je n’ai pas ressenti beaucoup de positivité venant de lui mais en souriant je lui ai répondu que nous avions le même professeur et que je j’étais dans un autre club. C’est alors qu’il s’est senti rassuré, invincible, les autres candidats n’existaient plus pour lui. Dans le bunkai qu’il présentait, il œuvrait comme s’il voulait faire un bras de force, (petite anecdote: ce jour là nous avons obtenu tous les deux le grade mais je suis ressorti avec une luxation de l’épaule, action due à son stress. Le jury nous avait pourtant demandé de nous détendre).

    Il faut que le corps et l’esprit soient en adéquation et surtout libres. Si nous arrivons à renoncer à l’ego nous parviendrons à mieux nous adapter à un individu pratiquant les techniques de combat ou à une situation particulière voire inconnue au lieu de lui demander de s’adapter à notre personne, alors des portes s’ouvriront sur le chemin de la progression…

    Hervé

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