Piaget et les art martiaux

Portrait de Jean Piaget

Pourquoi un article sur Jean Piaget (1896-1980) qui fut un éminent psychologue, biologiste et logicien dans un blog dédié aux arts martiaux ? Tout simplement parce que cet homme a révolutionné en son temps la conception que l’on avait de l’intelligence, ainsi que la façon d’appréhender la pédagogie. Il me semble donc que tout pédagogue serait bien avisé de s’intéresser aux travaux de cet illustre personnage pour réfléchir sur son enseignement afin de le rendre plus performant.Jean Pïaget de son vrai nom Jean William Fritz Piaget est né en 1896 à Neufchâtel, Suisse. Il travaille sur la façon dont l’intelligence se développe chez l’enfant. Il arrive ainsi à identifier différentes étapes de l’évolution de l’enfant et met en évidence que l’intelligence se construit en différentes étapes et que c’est un processus qui dure toute la vie. Pour Piaget, l’intelligence de l’enfant est différente de celle de l’adulte, elle ne suit pas toujours les mêmes logiques et se déroule par paliers. Il fait un parallèle entre le développement biologique et psychologique et arrive à la conclusion que l’intelligence se développe par une adaptation de l’individu à son environnement. C’est par la relation avec le milieu, avec le monde, que l’enfant développe son intelligence, il est donc plutôt un partisan de l’aspect acquis de celle-ci. Ce qui est intéressant c’est que pour Piaget, l’interaction de l’enfant avec le monde se fait par des actions, par le mouvement, et c’est ce mouvement même qui permet à l’enfant de développer son intelligence (sucer, ramper, toucher, etc.).

L’acte moteur est donc un facteur déterminant dans la construction de la personnalité et de l’intelligence. Vous voyez donc probablement où je veux en venir, puisque les arts martiaux sont des disciplines de mouvement et les jeux de combat des situation où l’adaptation est une composante fondamentale. Selon Piaget, en fonction de la tranche d’âge l’enfant va avoir un développement psychologique différent et sera aussi apte à gérer des situations différentes, il segmente le développement de l’enfant en plusieurs stades (source Wikipedia) :

  1. La période de l’intelligence sensorimotrice (de la naissance à 2 ans)
  2. La période de l’intelligence préopératoire (de 2 à 6 ans)
  3. La période des opérations concrètes ou de l’intelligence opératoire (de 6 à 10 ans).
  4. La période des opérations formelles (de 10 à 16 ans).

Pour Piaget, l’intelligence est une forme plus élaborée de l’adaptation biologique, pour lui ces deux aspects se déroulent selon les mêmes processus. De cette logique d’adaptation il en arrive à formuler une conception nouvelle de l’apprentissage utile aux enseignants. Selon lui, l’imitation joue un rôle important jusqu’à l’âge de 2 ans, mais c’est surtout en trouvant des solutions à des situations que l’on apprend. Autrement dit, ce n’est pas par la répétition d’un modèle que l’on apprend mais par l’expérimentation, en cherchant par soi-même une solution. C’est là que je trouve l’approche de Piaget extraordinairement révolutionnaire et utile au pédagogue dans le cadre des arts martiaux. Il ne sert à rien de répéter des mouvements appris par l’imitation et déconnectés de l’environnement, c’est à dire de la situation de combat. Il serait préférable de mettre l’individu en situation de découvrir par lui-même des solutions à une situation qui doit être bien-sûr plus ou moins aménagée par l’enseignant qui prendra en compte les capacités de l’élève, les objectifs, etc.. Cette approche est difficile à accepter par le monde des arts martiaux car elle dit qu’apprendre une technique n’est pas la méthode la plus efficace, qu’il est préférable d’aménager l’environnement et la situation pour que l’élève découvre les techniques par lui-même. La remise en question d’un modèle pédagogique, parfois appelé à tord de « traditionnel », n’est pas facile et parfois même inconcevable pour certains…

Cependant, probablement certains enseignants utilisent plus ou moins les idées de Jean Piaget sans le savoir. Quand on demande à un apprenant de mettre le pied dans un cerceau pour apprendre à faire un coup de pied, c’est un aménagement du milieu qui permet à l’élève de trouver une trajectoire adaptée de la jambe et du pied, il est en situation de résoudre un problème : comment mettre mon pied dans le cerceau.

Dans l’art martial russe appelé Systema, la pédagogie adoptée est tellement fidèle aux concepts de Jean Piaget que je me demande si ceux qui ont élaboré cette méthode de combat connaissaient les travaux de ce psychologue, biologiste et logicien. En Systema il n’y a pas de technique, on ne demande jamais à l’apprenant de reproduire une technique démontrée par l’enseignant. En revanche, l’enseignant propose une situation de travail pour que l’élève mette en œuvre un ou plusieurs principes afin qu’il trouve par lui-même différentes façons de résoudre le problème posé. Le travail en Systema consiste en une adaptation permanente, constante aux propositions que fait le partenaire, ces propositions sont elles aussi différentes même si elles respectent le thème de travail donné par l’enseignant. Cette approche de l’apprentissage du combat est unique, alors que dans presque toutes les disciplines le pratiquant passe par un apprentissage technique qui est sensé lui permettre de comprendre des principes qu’il doit ensuite utiliser pour résoudre des situations de combat, en Systema l’élève apprend tout de suite à travailler sur les principes jusqu’à développer de plus en plus d’aisance pour se défendre en combat. Comme l’apprenant de Systema n’est pas enfermé dans une approche limitée du combat, il est théoriquement plus à même de gérer des situations imprévues, inconnues. C’est justement le propre du combat d’être imprévisible et chaotique. L’approche pédagogique du Systema est très réfléchie, profonde, logique, elle exige de l’apprenant de bien se connaître physiquement, psychologiquement et mentalement avant de prétendre gérer un adversaire. On retrouve bien sûr ces aspects de la connaissance de soi dans beaucoup de disciplines, après tout dépend comment on les aborde et l’intérêt que l’on y porte. En Systema les situations de travail mettent le pratiquant dans un certain état de stress qu’il doit gérer, cet aspect psychologique est très important, la gestion du stress fait partie intégrante de cette méthode de combat. D’ailleurs, dans l’école Systema de Valentin Talanov le crédo est « gérer ses émotions, c’est contrôler la situation ». Les arts martiaux traditionnels peuvent beaucoup apprendre des méthodes utilisées en Systema tellement elles concrétisent à mon sens la pensée de Jean Piaget concernant l’apprentissage d’une manière général et du combat en particulier. Bien que le Systema se réfère à la tradition agonistique ancestrale russe, bien qu’on ne sache pas grand chose sur son histoire qui reste encore très opaque, cette méthode de combat est à mes yeux extrêmement moderne et révolutionnaire dans son approche pédagogique du combat. De plus elle est très humaniste dans le sens qu’elle place l’individu au centre de son propre apprentissage et le responsabilise. Le Systema et les autres arts martiaux ont cependant en commun qu’ils ont pour vocation de permettre à l’individu de mieux se connaître, mieux se contrôler, de se libérer de l’ego. Le combat est toujours un prétexte pour aller à la découverte de soi, pour pacifier notre intérieur et le rendre lumineux afin que ce qui nous entoure en soi de même.

Alors que Piaget proposait une théorie linéaire aussi  appelée théorie de l’escalier, c’est à dire que chaque marche est une étape déterminante, les recherches actuelles montrent qu’il y a d’autres façons pour l’intelligence d’évoluer, que le parcours sont rarement linéaire. Cependant on reconnaît que l’apprentissage se fait par essais/erreur, donc par expérimentation. On sait aussi qu’apprendre c’est mettre en œuvre des stratégies cognitives gagnantes, celles qui marchent et d’inhiber celles qui ne fonctionnent pas, or ce deuxième aspect est difficile à maîtriser. Les recherches de Piaget sont cependant toujours d’actualité et peuvent être utilisées dans l’apprentissage des arts martiaux. Apprendre en trouvant des solutions à des problèmes, apprendre à combattre en jouant comme le font les félins, voilà un enseignement qui permet de questionner nos pratiques pédagogiques.

Areski

Références :

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