Développer l’observation active

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Aujourd’hui, les pratiquants d’arts martiaux ont la chance d’avoir des enseignants qui adoptent une démarche pédagogique pour optimiser l’investissement de chaque élève et les mener vers la meilleure progression possible. L’enseignant propose des situations pédagogiques et donne des explications accompagnées de démonstrations.  L’information passe par différents canaux, auditif, tactil et visuel.

Nous ne sommes pas éduqués à observer, à fortiori un geste, une situation d’échange corporel entre deux individus et par conséquence, la démonstration de l’enseignant qui regorge d’informations précieuses n’est pas exploitée au mieux par l’élève. Cette éducation à l’observation qui n’existe hélas pas dans le cursus scolaire, peut se découvrir en pratiquant certaines disciplines comme la danse ou les arts martiaux. Disciplines où les démonstrations de l’enseignant sont importantes et ce que montre le corps est plus riche que ce qu’expriment les mots.

Dans le cadre des arts martiaux l’observation est importante, non seulement pour apprendre mais aussi pour avoir une analyse de l’adversaire, que ce soit en combat réel ou en compétition. Observer pour comprendre quels sont les points forts et les points faibles de celui que l’on va affronter, quelles sont ses techniques favorites, etc. Il ne s’agit pas uniquement d’être capable d’observer ce qui est extérieur à soi mais aussi de s’observer. Pour le pratiquant d’arts martiaux, l’observation s’inscrit dans une dialectique entre l’extérieur et l’intérieur de soi. Je me souviens de stages avec des experts japonais où il fallait reproduire à vitesse de combat des enchainements de plusieurs dizaines de techniques après seulement une ou deux répétitions. Si l’on se place du point de vue de la pédagogie, cette approche est critiquable, mais du point de vue de l’éducation martiale c’est un exercice qui n’est pas dénué d’intérêt.

Alors me direz-vous, comment faire pour observer ? Je dirai qu’il s’agit avant tout d’une attitude, celle-ci peut être passive ou active. En général, comme nous n’avons pas été entraînés à cette démarche, le pratiquant pratique une observation passive car il ne sait tout simplement pas ce qu’il doit faire, il n’a même pas conscience que sa progression dépend en grande partie de sa capacité à observer. Pour pratiquer l’observation active, il faut savoir sur quelles informations importantes porter l’attention. Il est donc nécessaire d’être à la fois attentif, concentré et savoir quoi regarder. L’observation active permet de développer les capacités de discrimination visuelle.

Par exemple lorsque le professeur dans un cours de karaté démontre un exercice qui se pratique avec un partenaire, dans le but que les élèves le reproduisent seuls, l’observateur doit trouver des points de référence pour imprégner dans sa mémoire l’exercice à reproduire. Ces points de références peuvent être :
– la position de départ de l’exercice. Les deux partenaires sont-ils dans la même garde ? ou bien en fausse garde ? Quelle jambe est avancée pour chacun d’eux, la gauche ou la droite ?
– Qui fait quoi ? En général il y a le rôle de l’attaquant et celui du défenseur, mais parfois c’est plus compliqué. L’idéal c’est de pouvoir mémoriser le rôle des deux protagonistes, mais pour un élève débutant c’est compliqué. Il est alors préférable de se focaliser sur un rôle, celui qui vous semble le plus important. Ce rôle mémorisé doit vous aider à déduire l’autre rôle, un peu comme une empreinte révèle la forme d’un objet.
– Chercher la logique de ce qui est montré, comprendre le but de l’exercice. L’enseignant montre un exercice parce qu’il veut faire passer un message, parce qu’il a un objectif. Si ce dernier est formulé clairement verbalement, la tache de l’observateur est facilitée, sinon c’est à l’élève de trouver par lui-même.

L’observation active s’apprend et s’entraîne. Il s’agit plus de rechercher que de voir. Avec l’expérience on finit par être en capacité de sélectionner les informations pertinentes pour pouvoir reconstruire le message dans notre cerveau. En effet, nous savons aujourd’hui qu’en communication un message transmis par l’émetteur est reconstruit par le récepteur. Le message ne coule pas tranquillement de l’un vers l’autre. Il y a tout un tas de filtres qui font que le message reçu peut être différent, voir même très différent du message émis. Vous connaissez tous l’exercice du téléphone arabe… un message est communiqué à une personne qui elle-même le transmet à une autre personne et ainsi de suite… plus la chaîne de personnes est longue plus les risques de déformation sont grands. La situation d’observation est aussi une situation de communication. Le message est visuel, c’est par exemple un échange entre deux individus ou une série de techniques, un kata. Le récepteur, l’observateur va capter des morceaux du puzzle et devra le reconstituer. Cela n’est possible que s’il est entraîné à le faire et procède avec méthode. La méthodologie à adopter varie en fonction des individus car nous ne fonctionnons pas tous de la même manière pour apprendre et mémoriser un message. Il faut donc, aussi, bien se connaître sur ce point. Il est bien sûr plus facile de mémoriser si le sujet nous est familier.

Lorsque l’on s’entraîne à mémoriser des chiffres par exemple, on se rend compte qu’il est très facile de progresser dans cette capacité si elle est entraînée. Il est d’autant plus facile de mémoriser une suite de chiffres si on arrive à donner du sens, si on y trouve une logique. C’est pourquoi une méthode mnémotechnique pour mémoriser une liste de mots consiste à créer une histoire dans laquelle on utilise les mots à retenir. L’histoire crée un lien, une logique qui favorise la mémorisation. C’est pourquoi nous avons appris à l’école les conjonctions de coordination « mais, ou, et, donc, or, ni, car » avec la phrase « mais où est donc Ornicar ? »

L’observation active suppose que l’observateur soit curieux, qu’il ait envie d’apprendre. Les japonais disent que l’élève doit voler les connaissance du maître. Ce vol se fait par l’observation active, c’est un encouragement à devenir un bon observateur. Par exemple quand l’élève observe le maître exécuté un kata, il cherche à capter des détails qui pourraient lui avoir échappé lors des précédentes observations. L’apprentissage par l’observation se fait par couches successives car on ne peut pas tout voir et comprendre d’un seul coup. C’est en faisant des aller-retours entre l’observation du modèle et sa propre pratique que l’élève va, au fur et à mesure, cibler plus finement ce qu’il doit découvrir par l’observation.

Lors d’un cours, les élèves ceinture verte d’un club où j’enseigne exécutent un kata. Je les interroge sur une technique dont l’exécution ne me satisfait pas. A ma grande surprise, aucun n’est en mesure ni d’expliquer, ni de démontrer sa réalisation correcte. Pourtant, je l’ai expliquée et montrée maintes fois. Si lors de l’apprentissage d’un geste, d’un kata, on se satisfait du premier résultat mémorisé, il est fort probable que l’on continue s’entraîner à reproduire une technique approximative ou même erronée car on a alors capté qu’une image globale. Il est très important de se remettre en question et de faire un parallèle, une comparaison, entre le modèle et notre perception de celui-ci. Si l’on arrive à bien ancrer le modèle en mémoire, il faut ensuite discipliner le corps pour que celui-ci réussisse à le reproduire. Il est alors utile d’avoir un feed-back, un retour d’information, pour faire cette comparaison. Le retour d’information peut être fait par le professeur, en se regardant dans un miroir ou bien en se filmant. En affinant cette expérience par une observation du modèle et une observation de soi-même, en établissant un dialogue entre l’observation et le ressenti, on peut ajuster ses placements, ses trajectoires. Ce travail doit être fait constamment car on soulève successivement des couches pour en laisser apparaitre de nouvelles, on progresse à partir d’une perception globale vers une perception de plus en plus fine.

Les danseurs de part leur expérience sont en capacité de mémoriser très rapidement une chorégraphie et de la reproduire. Cette capacité de mémorisation d’un ensemble gestuel m’a toujours stupéfait et rempli d’admiration, voir même de jalousie, car les pratiquants de karaté ont souvent beaucoup de difficultés à mémoriser un kata qui ne dure que quelques dizaines de secondes ou une minute au grand maximum. Je pense que la capacité d’observation doit être développée. Pour ce faire il faut apprendre à se concentrer et adopter une attitude d’observateur actif. L’observateur actif cherche des éléments discriminatoires qui vont l’aider à mémoriser les mouvements. Plus l’observateur s’entraîne et arrive à donner une logique à ce qu’il voit, mieux il est en mesure de le reproduire. Si l’observation joue un rôle déterminant dans l’apprentissage d’une discipline martiale, elle peut aussi être déterminante lors d’une confrontation avec un adversaire, que ce soit dans le cadre sportif ou dans la réalité. Il faut alors être en capacité de saisir en un clin d’œil ses qualités et ses défauts.

Et vous, comment faites-vous pour observer et mémoriser ? Avez-vous des astuces à partager avec nous ?

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