Contrôler sa propre violence

Le premier symbole qui constitue le terme budô 武道contient lui-même de deux composants, l’un représentant la lance et l’autre le fait d’arrêter. Alors que nous traduisons souvent le terme budô par arts martiaux, car il s’agit bien des arts guerriers d’autrefois, une signification plus profonde, plus philosophique correspond au fait de stopper la violence. Cette violence peut être exogène, elle vient de l’extérieur, c’est l’ennemi qui attaque. Elle peut aussi être endogène, elle vient alors de l’intérieur, c’est la nôtre.

Nous avons tous en nous une part d’ombre et les arts martiaux nous permettent d’accéder à ces recoins de notre personnalité pour mieux nous connaître. Se connaître est la base de la formation au combat, au conflit. La violence qui reste tapie dans l’ombre de notre âme peut avoir des causes diverses liées à l’histoire personnelle. Ce sont souvent les émotions liées à la colère, la peur, qui vont faire ressurgir cette facette.

La violence est mal vue dans notre société où il est difficile de l’exprimée sans être mal considéré ou être condamné. Contrairement à certaines sociétés dites primitives où il existe des rites et des fêtes pour mettre en scène la violence et les tourments de l’âme, notre société dite civilisée évacue cet aspect, du moins en temps de paix, pour en faire presque un tabou.

Pourtant nous faisons l’expérience de la violence, de l’agressivité au quotidien, que ce soit au travail, dans la rue, à la télé et parfois même chez soi. Et ceux qui se disent non-violent, souvent ne savent pas vraiment quelle serait leur réaction sils étaient confrontés à certaines situations. Il me semble qu’aujourd’hui , alors que les événements qui nous entourent peuvent nous affecter directement et qu’il nous faut être vigilant, il est important d’apprendre à se connaître et à canaliser cette énergie qu’est la violence si l’on ne veut pas qu’elle nous déborde, s’imprègne d’agressivité, de haine et nous amène à des actions que l’on pourrait regretter, ou qui ne seraient pas conformes à la loin ou nos idéaux.

Il me semble important  dans un premier temps de s’observer, notamment dans des situations difficiles au quotidien. Une attaque personnelle lors d’une réunion, une critique de votre supérieur ou chef, une mauvaise attitude d’un conducteur sur la route, etc. L’entrainement de karaté est aussi un bon terrain d’expérimentation car notre ego est souvent mis en difficulté : un coup qui n’est pas contrôlé, un partenaire qui ne respecte pas les consignes, un combat qui dégénère, etc. Dans ces situations il faut dans un premier temps faire un bilan de votre état intérieur en le comparant avec l’état neutre dans lequel vous êtes lorsqu’il n’y a pas de problème. Analysez votre état émotif, ce que vous ressentez. Est-ce de la peur ? De la colère ? Quelles sont vos envies ? Comment voulez-vous réagir ?

Ce sont les émotions qui vont mettre le feu à la poudre de la violence. Il est donc primordial de consacrer de l’attention à l’émergence de celles-ci. Souvent elles apparaissent car notre ego se sent attaqué ou menacé. Mais dans un conflit physique, c’est aussi notre sécurité, notre intégrité qui est en danger. Comme dans toute chose, il faut y aller graduellement pour progresser, donc apprendre à ressentir nos émotions dans des situations assez anodine ou qui ne portent pas trop à conséquence, pour scanner votre corps – les émotions se traduisent toujours par une sensation physique– voir comment elles apparaissent et quelles en sont les manifestations physiques. Il faut en fait apprendre à contrôler cette phase d’émergence des émotions négatives pour ne pas qu’il y ait un trop plein puis une saturation qui nous mette en état de stress extrême, ce qui nous confronterait à une situation de survie où seules trois réactions seront possibles : la paralysie, la fuite ou le combat.

Les techniques que vous apprenez en karaté, mais aussi dans tous les autres arts-martiaux, ne peuvent être opérationnelles que si vous n’entrez pas dans la zone rouge du stress extrême de la situation de survie citée précédemment. Lors de ce stress extrême, le cortex n’est plus opérationnel et c’est le cerveau reptilien, celui de la survie qui prend le contrôle, la motricité fine n’est alors plus possible, le château de carte constitué de nos techniques s’effondre. Pour ne pas franchir la zone rouge il faut s’entraîner en scannant régulièrement son état intérieur. Quand l’émotion monte, c’est par le biais de la respiration que vous pouvez réguler ce stress, en effet par la respiration on peut influencer le système nerveux et se calmer. Plus vous devenez capable de gérer des situations d’opposition dans un confort émotionnel, plus vous repoussez l’échéance d’entrée dans la zone rouge. Quand vous atteignez cette zone à l’entraînement, il faut redescendre d’un cran dans la difficulté pour rétablir un état neutre, retrouver du confort avant d’envisager de mettre plus de pression dans le travail (vitesse, intensité, difficulté de la tâche, nombre d’agresseurs, etc.). C’est donc en flirtant régulièrement avec cette zone rouge dangereuse pour votre état émotionnel que vous pouvez maîtriser de mieux en mieux votre état intérieur. Il s’agit donc d’opérer de la même manière qu’en musculation, c’est-à-dire travailler sur la zone de stress sans aller trop loin ni trop en deçà.

Si vous contrôlez vous émotions, si vous êtes en mesure de les sentir monter en vous, de les voir apparaître, votre attitude ne sera pas violente mais adaptée au contexte. S’il faut frapper vous le ferez, s’il faut se battre vous le ferez aussi, mais vous ferez juste ce qui est nécessaire pour régler la situation s’il n’y a pas d’autre issue plus pacifique. Vous ne voulez pas vous battre mais si vous le faites ce ne sera pas parce que vous êtes submergé par vos émotions, c’est simplement parce que vous êtes acculé et qu’il s’agit de la réponse appropriée. Vous n’agirez alors ni avec agressivité, ni avec ressentiment, ni de manière excessive. Vous ferez l’action juste au moment juste, ce que vous permet votre état émotionnel neutre.

Si votre réponse peut sembler violente pour un spectateur extérieur au conflit, celui qui la reçoit comprendra qu’il ne s’agit que de la réponse à sa propre action. De votre part vous devez agir sans peur, votre violence n’est pas aveugle ou guidée par la peur ou la colère, mais juste une énergie pour mettre fin à la violence de l’autre. Vous arrêtez la lance avant qu’elle ne fasse des dégâts sans laisser la haine et l’agressivité de l’autre avoir de prise sur vous.

Une attitude neutre mais déterminée, sans peur, sans émotion qui pourrait nous fait perdre le contrôle de nous même, est souvent suffisante pour arrêter un agresseur d’aller trop loin. Vous l’avez peut-être déjà expérimenté dans une réunion où lorsqu’on répond calmement et sans agressivité à des attaques ou des critiques, de manière raisonnée, l’agresseur est déstabilisé car vous ne répondez pas sur le même registre que lui, de plus, sa négativité n’est pas nourrie en retour par vos émotions négatives. Dans cette posture, vos idées sont plus claires, vos réponses plus appropriées.

Il est cependant plus difficile de travailler sur ses émotions et ses peurs que sur les techniques. C’est un travail de longue haleine qui ne doit pas se limiter à l’entraînement au dojo. Il s’agit d’une démarche de développement personnel comme l’indique le deuxième idéogramme de budô 武道, qui indique la voie que l’on emprunte pour devenir meilleur et mieux se connaître.

Areski

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