Vaincre sans combattre

J’ai envie de partager une expérience personnelle qui peut amener à réflexion sur la façon d’agir face à des provocations qui pourraient conduire à des violences. Loin de moi l’idée de me poser en exemple, et j’espère en écrivant ces lignes ne pas trop exacerber mon ego, mais plutôt que d’épiloguer de manière théorique sur le contrôle de soi ou la non-violence, vous faire part d’une situation concrète me semble plus intéressant. 

Quand j’étais éducateur, je travaillais pour le Ministère de la Justice dans un centre qui accueillait des adolescents, certains suivis pour avoir commis des délits, d’autres accompagnés dans le cadre de la protection de l’enfance en danger. Cet établissement accueillait une cinquantaine de d’adolescents de 16 à 21 ans pour lesquels les dispositifs habituels comme l’école étaient arrivés au bout de ce qu’ils pouvaient leur offrir. Ce centre était un peu comme un lycée professionnel avec des ateliers et des classes. L’encadrement consistait en une équipe pluridisciplinaire composée d’éducateurs, d’enseignants spécialisés, de psychologues. C’était un univers de garçons car à l’époque la délinquance juvénile ne concernait que très peu les filles, de plus, les formations proposées étaient « connotées » masculines : métallerie, peinture en bâtiment, menuiserie, cuisine, mécanique auto.

Le centre éducatif fonctionnait donc comme un petit lycée, les cours se partageaient entre l’enseignement professionnel et général. Les éducateurs rencontraient très régulièrement les jeunes et tous les professionnels qui gravitaient autour d’eux (éducateurs, services sociaux, juge, etc.) ainsi que les familles. En tant qu’éducateur nous nous occupions aussi des temps où les jeunes n’étaient pas dans les activités (pause, repas, transport en car, etc.).

Le levier principal de l’éducateur est la parole, que ce soit dans les situations formelles ou informelles. C’est grâce au travail pluridisciplinaire que nous arrivions à faire évoluer de manière positive des situations souvent extrêmement difficiles car comme vous l’imaginez les problématiques étaient très complexes pour que ces jeunes ne puissent plus être intégrés dans un système de droit commun et qu’un magistrat soit saisi pour prononcer et faire exercer des mesures éducatives ou judiciaires. Pour certains de ces jeunes, le centre était la dernière étape avant la prison (les centre éducatifs fermés n’existaient pas encore).

Il était important que je peigne le contexte de la situation qui fait l’objet de mon propos. Venons en aux faits, dans ce centre il y avait un jeune d’une constitution physique petite et assez frêle qui me cherchait toujours. Sachant que je faisais du karaté, il voulait toujours se confronter à moi. Il ne cessait de me provoquer cherchant à me faire perdre mon sang-froid pour faire éclater un combat physique. En tant que jeune éducateur, il m’était difficile de vivre cette situation au quotidien, mon ego en souffrait énormément. C’est grâce à l’appui d’une psychologue travaillant dans le centre que j’ai pu analyser le fonctionnement de ce jeune à mon égard. C’est aussi en ayant une vision globale du parcours de ce jeune écorché vif que j’ai pu relativiser son agressivité à mon égard, je n’étais que l’objet d’un transfert psychologique. Ceci étant dit, il me fallait chaque jour, à plusieurs reprises interagir dans ce contexte tendu et explosif. Cette relation faite de provocations, allant parfois aux injures a duré près de deux années. Combien de fois n’ai-je pas eu envie de lui « claquer le beignet » à ce jeune.

Néanmoins, sur la fin de la deuxième année les provocations à mon égard ont fini par se dissiper. Quelques temps avant la fin de l’année scolaire, ce jeune vient me voir et me dit « tu es très fort ! ». Interloqué par cette remarque je lui demande pourquoi il me dit ça. Il me répond « tu aurais pu m’éclater n’importe quand, tu aurais peu me mettre une branlée, mais tu ne l’as jamais fait malgré toutes mes provocations. Franchement, ça c’est vraiment fort. ». Je n’en revenais pas ! Ce garçon avait eu une révélation, il avait évolué et compris que la vraie force ne réside pas dans le fait de se battre mais l’inverse. Il avait compris qu’il fallait plus de caractère et de force intérieure pour éviter la violence que combattre et en plus il a eu la force de me le dire.

La confession de ce jeune à la fin de son séjour au centre éducatif m’a conforté dans l’idée qu’il est préférable de ne pas céder à la tentation de combattre quand cela peut être évité et qu’agir ainsi est une force,  non de la lâcheté. Cela m’a aussi conforté dans l’idée que tout le monde peut évoluer, changer sa façon de penser et d’agir. Il s’agit d’un processus qui peut être long et qui peut être invisible de l’extérieur jusqu’au jour où la personne s’ouvre et se dévoile comme une fleur qui ouvre ses pétales. Si j’avais réagi à ses provocations en le frappant, non seulement je n’aurais pas eu l’occasion de travailler sur mon ego mais en plus je n’aurais pas permis à ce jeune de faire ce cheminement qui l’a amené à plus de maturité. En utilisant la violence j’aurais peut-être tut mon conflit intérieur mais je n’aurais pas donné la possibilité à ce jeune de sortir de la boucle provocation/violence. En travaillant sur moi, je lui ai ouvert la voie vers son propre changement.

Cette idée de la victoire sans combat se retrouve dans nombreux récits d’arts martiaux comme celui de Tsukahara Bokuden. Le plus important c’est la victoire sur soi-même, sur son ego.

Areski

Histoire du combat de Tsuhara Bokuden

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