Katas, poésie et symboles

Paysages de Laponie

L’expansion du karaté commence au début du XXème siècle lorsque maître Gichin Funakoshi (1860 – 1957), fait une démonstration Tokyo en 1922. Cette prestation rencontre un vif succès, ce qui l’oblige finalement à rester plus longtemps que prévu sur l’île principale de l’archipel nippone. Gichin Funakoshi a alors 54 ans, il restera jusqu’à la fin de ses jours à Tokyo pour consacrer le restant de sa vie à l’enseignement et la diffusion du karaté auprès du grand public.

Gichin Funakoshi était un lettré, il occupait la position d’instituteur quand il vivait à Okinawa. C’était aussi un poète et utilisait comme nom de plume « Shoto » qui signifie « vague des pins », faisant référence au bruit du vent qui souffle et passe à travers les pins, imitant le son des vagues de l’océan. Son nom de plume sera repris par ses élèves pour caractériser le karaté du maître en le dénommant « shotokan » (la maison de Shoto ».

Pour mieux faire accepter le karaté au Japon durant une période historique très critique où tout ce qui avait rapport avec la Chine était mal vu, Gichin Funakoshi entreprend de modifier les termes utilisés dans le karaté d’Okinawa. En effet, ces termes ont une consonance chinoise et Gichin Funakoshi va les modifier pour une terminologie japonaise. Il change ainsi le terme « tôde » qui signifie « la main de Chine » en « karaté » qui veut dire « main vide », puis il modifie aussi le nom des katas.

Dans cette entreprise pour renommer les katas, Gichin Funakoshi apporte semble-t-il sa sensibilité de poète, et c’est ici le sujet de cet article.

Les japonais aiment faire référence à la nature et aux saisons dans l’art, que ce soit la peinture ou la poésie. Les noms choisis pour les katas par Gichin Funakoshi sont donc aussi en lien avec ces éléments. Gichin Funakoshi donne des noms qui représentent les mouvements caractéristiques des katas ou l’esprit recherché dans ceux-ci et fait une corrélation avec des éléments de la nature, ciel, animaux, etc.

Le mieux c’est de prendre quelques katas et d’en analyser succinctement les noms.

Le kata « enpi » signifie « le vol de l’hirondelle », l’ancien nom est wanshu. Il est composé de deux idéogrammes, le premier fait référence à l’hirondelle, tandis que le second désigne le fait de voler. Dans le kata, il y a des alternances de positions hautes et basses avec des changements rapides de direction. L’exécution est vive et tous ces éléments font effectivement penser au vol de l’hirondelle qui a les mêmes caractéristiques. L’hirondelle est un animal qui fascine l’homme et qui vit proche de lui car elle se nourrit des insectes nuisibles. Le vol de l’hirondelle n’est pas particulièrement rapide mais ses virevoltes sont surprenantes, inattendues, comme les techniques du kata. Cet animal migrateur annonce la venue du printemps et donc toute l’énergie qui accompagne cette saison.

Kanku Dai:

Un autre kata, « kanku-dai » signifie « regarder le ciel », l’ancien terme était « kushanku ». Le premier mouvement du kata consiste à lever les deux mains au dessus des yeux comme l’illustre la photo de gauche. Les mains sont proches l’une de l’autre et se touchent au niveau du pouce et de l’index, créant ainsi un triangle à travers lequel le pratiquant regarde le ciel. De cette manière, le pratiquant se connecte avec l’immensité de l’univers, il devient le lien entre la terre et le ciel, maillon qui connecte le tout. Rappelons que l’idéogramme qui signifie « ciel » est celui de « kara » dans « karaté ». Il représente aussi le vide, la vacuité mentale recherché dans le bouddhisme zen qui permet d’atteindre l’éveil.

Le kata « chinto » est renommé « gangaku » par Gichin Funakoshi. Il représente « la grue sur le rocher ». La grue est un animal que l’on retrouve beaucoup dans la poésie et sur les estampes japonaises et chinoises, c’est un oiseau assez grand qui peut mesurer jusqu’à 2m40, il symbolise la vie éternelle. Le karaté d’Okinawa est principalement issu du kung-fu de la grue blanche, c’est peut-être donc aussi une référence aux origines qui est indiqué dans le nom du kata. Techniquement, le kata gangaku se caractérise par des techniques en équilibre sur une seule jambe, position qui fait inévitablement penser à la grue qui adopte aussi cette posture au repos (voir photo ci-contre). La grue sur le rocher laisse supposer que ledit rocher se trouve dans l’eau proche du rivage. Sont donc associés ici différents éléments : l’eau, la terre (le rocher) et l’air, élément dans lequel évolue l’oiseau durant son vol.

Un autre kata que maître Gichin Funakoshi a renommé est « hangetsu » qui signifie « demi-lune ». Cette appellation fait référence au déplacement des pieds en demi-cercle à partir de la position hangetsu-dachi qui à l’origine était un sanchin-dachi (position du sablier). Dans toutes les civilisations la lune est porteuse de symbole car de tout temps elle a fasciné l’humanité. La lune, du fait de son apparition et disparition qui se reproduisent chaque jour représente à la fois la naissance, la mort et la vie. Elle représente aussi souvent le féminin et le croissant de lune symbolise la grossesse. La lune est particulière car elle apparait dans l’obscurité de la nuit tout en réfléchissant la lumière du soleil. Le symbole de la lune nous incite a explorer notre côté obscure pour éclairer notre personnalité et trouver au plus profond de notre être le meilleur de nous même en nous débarrassant de nos peurs. La lune peut aussi représenter le monde du rêve, de l’imaginaire et de l’inconscient, elle représente les mystère de l’âme.

Un autre kata, que Gichin Funakoshi n’a pas ramené d’Okinawa et dont il n’a pas modifier le nom est  « unsu » veut dire « les mains de nuage » ou « les mains en forme de nuage ». On retrouve l’idéogramme signifiant la main, qui se dit « te » dans karaté et « su » ou « shu » dans le kata « unsu ». Les nuages changent constamment de forme comme le font les techniques de mains dans ce kata. Ces techniques sont assez différentes de celles utilisées dans les autres katas, elles ont l’air mystérieuses et insaisissables comme peuvent l’être les nuages. Des nuages peuvent surgir des éclairs lors des orages, ceux-ci se connectent alors à l’élément terre. On trouve donc une similitude dans le concept de lien entre le haut et le bas évoqué dans le kata kanku-dai. Quand dans le kata unsu le pratiquant descend au sol pour donner des coups de pied vers le haut, on peut imaginer des éclairs.

D’autres katas portent des noms poétiques et sont emprunt d’une symbolique forte. La force des symboles c’est de pénétrer l’inconscient, même si l’on n’explique pas au sujet le sens de ceux-ci. C’est pourquoi les symboles sont utilisés dans les lieux de cultes, mais aussi dans les publicités.

L’exécution du kata est toujours précédée en disant son nom à haute voix. Ce rituel a probablement pour intérêt d’influencer l’inconscient du pratiquant en l’imprégnant de la symbolique liée au kata. Le problème c’est que pour le karatéka non japonais, la terminologie employée n’a pas l’impact désiré car le pratiquant ne saisit pas le sens des termes japonais. C’est pourquoi qu’il me semble intéressant de connaître la traduction du nom des katas et d’avoir une idée de la portée symbolique de ceux-ci. Poésie et symbolique vont souvent de pair, ce processus invite donc le corps à comprendre le kata et à l’âme de s’en imprégner.

Areski

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