Le coup qui tue

Au début de la diffusion du karaté à travers le monde au milieu du XXème siècle, cet art martial avait une réputation de dangerosité mortelle. On disait qu’un karatéka pouvait tuer une personne d’un seul coup et qu’il devait se déclarer au commissariat car ses mains et ses pieds étaient des armes mortelles comme peuvent l’être les armes blanches, un mythe était né.

Cette idée que le karaté est un art dangereux vient probablement de l’expression ikken hissatsu 一拳必殺 qui signifie « tuer à coup sûr d’un seul coup ». Bien que cela puisse paraître anodin pour certains, cette expression a eu une influence importante sur le développement du karaté et la façon de le pratiquer encore aujourd’hui.L’expression, ikken hissatsu 一拳必殺 a souvent été prise à la lettre et comprise dans le sens que le karatéka devait chercher à ne frapper qu’une seule fois pour mettre fin au combat. Cette idée ressemble à la façon d’envisager le combat de sabre japonais dans lequel on s’engage complètement et dans lequel un coup de katana (sabre japonais) peut tuer l’adversaire. En ce qui concerne le combat de sabre, arme coupante comme un rasoir, on conçoit facilement qu’il est possible de tuer d’un seul coup. Mais en karaté, la chose est un peu plus difficile car nos mains et nos pieds n’ont rien de comparable avec un katana. Faut-il en conclure qu’il n’est pas possible de tuer d’un seul coup à main nue ? Je ne le pense pas. Je vais d’ailleurs illustrer cette idée avec une scène dont j’ai été témoin.

Un jour j’étais dans une piscine située dans un quartier dit sensible en région parisienne. Alors que j’étais sur le bord de celle-ci entrain d’observer ce qui se passait, je vois le maître nageur qui interpelle un jeune d’une dizaine d’années, tout au plus, car il avait enfreint une règle de sécurité. Le maître nageur était un homme d’une quarantaine d’années, avec une musculature de culturiste. Son physique était donc très imposant et quand on le voyait on n’avait pas trop envie de rire avec lui. Le garçon interpellé suite à son infraction ne cherche pas à fuir. Il sort du bassin et va sans manifester la moindre peur vers le maître nageur qui le toise et le réprimande sévèrement. Le garçon s’approche du maître nageur qui n’est pas conscient du danger qui le guette. En une fraction de seconde ce dernier se retrouve à terre avec perte de connaissance. Il est nécessaire d’appeler une équipe de secours pour le ranimer et le transférer aux urgences. Le petit garçon, lui avait asséné un coup de genou à l’entrejambes puis était parti comme si de rien n’était. Cet exemple montre qu’il est effectivement possible de tuer une personne d’un seul coup et qu’il n’y a pas besoin de pratiquer le karaté pour cela, même si l’enfant en question, bien que très jeune, était certainement rompu au combat de rue.

En fonction de différents paramètres, notamment le fait de toucher un point vital, il est possible de causer des dommages pouvant aller jusqu’à la mort d’une personne. Cela veut-il pour autant dire qu’il ne faut faire qu’une seule attaque en combat ? Personnellement je ne le pense pas, et je vais expliquer pourquoi plus loin. Pourtant à partir de l’expression, ikken hissatsu 一拳必殺, « tuer à coup sûr d’un seul coup » beaucoup de formes de karaté ont construit leurs méthodes d’entraînement et leurs règles de compétition. C’est ainsi qu’on été développé des exercices demandés aux passages de grade comme les assauts conventionnels (kihon ippon gumite, ippon-gumite) et l’assaut semi-conventionnel (jyû-ippon-gumite). La règle de compétition qui veut que le premier qui touche marque un point, un ippon qui symbolise que celui qui remporte le point vient de tuer l’adversaire ou du moins lui a asséné un coup décisif, vient aussi cette expression. C’est pourquoi les premières règles de compétition se déroulaient en ippon-shobu, c’est-à-dire que le premier qui marquait un ippon remportait la victoire.

On peut aussi considérer l’expression ikken hissatsu 一拳必殺, « tuer à coup sûr d’un seul coup » comme étant l’idée qu’il faut trouver une stratégie de combat pouvant mèner à l’issue certaine où le coup qui serait porté pourrait mettre fin au combat. C’est ce que l’on trouve dans les applications de katas où l’on cherche à déstructurer l’adversaire ou le mettre en situation d’exposer certains points vitaux. Celui qui se défend arrive à ce résultat suite à un enchaînement de différentes techniques (luxations, balayages, percussions, etc.). Dans cette approche, il est donc important d’apprendre à enchaîner différentes techniques, un peu comme un joueur d’échec configure coup après coup son jeu pour mettre son adversaire en « échec et mat ». Ici l’expression ikken-hissatsu peut se comparer à la situation du « mat » dans le jeu d’échecs et à la stratégie qui permet d’y parvenir.

L’expression, ikken hissatsu 一拳必殺, « tuer à coup sûr d’un seul coup » veut aussi dire que chaque technique doit être réalisée avec conviction et détermination, elle exprime alors plutôt un état d’esprit. J’ai découvert une idée très intéressante dans le blog de Jess (KARATEbyJess) que je vous conseille de lire (en anglais), il extrapole cette notion de l’implication totale dans chaque coup. Je reprends volontiers à mon compte son idée que l’expression citée en référence a une portée plus large que celle du combat. On peut donc envisager cette expression sous l’angle philosophique, il faut être présent dans tout ce que l’on fait et vivre pleinement chaque instant. C’est exactement ce que l’on recherche dans le bouddhisme Zen sur lequel s’appuie les arts martiaux japonais mais aussi dans l’expression latine « carpe-diem » que l’on traduit par « cueille le jour présent sans te soucier du lendemain » et qui est une invitation à savourer l’instant présent dans l’idée que le futur est incertain et que tout est appelé à disparaître. L’expression, ikken hissatsu 一拳必殺, peut donc aussi être entendue comme « il faut vivre pleinement chaque instant », ce qui me séduit beaucoup plus que l’idée de tuer et qui surtout me permet de mettre en pratique les principes du karaté dans mon quotidien.

Nous venons de voir comment une interprétation littérale de l’expression, ikken hissatsu, « tuer à coup sûr d’un seul coup », peut conditionner notre pratique du karaté et notre vie. Cette expression prise dans son aspect littéral nous conduit dans une impasse dans laquelle la situation de combat est idéalisée, impliquant des méthodes d’entraînement qui ne permettent pas de préparer efficacement au combat réel. L’expression ikken hissatsu fait plus référence à un état d’esprit de détermination, c’est pourquoi le terme kime est souvent utilisé en karaté, car il veut dire « détermination ». Sur le plan philosophique, ikken hissatsu, nous incite à être présent ici et maintenant, de profiter pleinement de chaque instant pour peut-être nous mener vers l’éveil.

Areski

Références :

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