Zenkutsu-dachi d’hier et d’aujourd’hui

La photo ci-dessus représente la posture zenkutsu-dachi. Elle est caractérisée par une fente avant qui positionne le poids du corps d’une manière plus importante vers l’avant. C’est une des positions de base en karaté. Il y a trois positions fondamentales qui permettent de répartir le poids du corps de manières différentes : vers l’avant (ici le zenkutsu-dachi), au milieu et enfin vers l’arrière.

Le karaté a évolué et la position zenkutsu-dachi a aussi connu des transformations. On peut d’ailleurs remarquer qu’en fonction des écoles elle est réalisée de manière différente. Le but de cet article et d’étudier l’évolution et les métamorphoses qu’a subit la position zenkutsu-dachi et de comprendre pourquoi. Je ne vais pas discuter ici du fait que l’école shotokan, obédience JKA, ainsi que l’école shotokai ont adopté une position basse en augmentant la longueur entre les jambes. L’origine de cette modification est sans doute à trouver dans l’idée d’un renforcement musculaire à une époque où il n’y avait pas d’outil de musculation tels que nous les connaissons aujourd’hui. Il faut néanmoins remarquer que toutes les écoles shotokan n’adoptent pas une posture zenkutsu-dachi amplifiée. La compétition favorisant le travail à distance longue y est être aussi pour quelque chose, on allonge la position pour augmenter l’allonge comme le font les escrimeurs. La photo ci-dessous montre bien qu’il y a une analogie criante entre la fente avant en escrime et la position zenkutsu-dachi en karaté.

Le propos de cet article porte plutôt sur l’écart en largeur utilisé dans position zenkutsu-dachi. La figure ci-dessous schématise la position des pieds à partir d’une vue d’en haut. Dans beaucoup d’écoles ont dit que l’écart entre le deux pieds correspond à l’écart des hanches, voir des épaules. Certains préconisent parfois même un encore d’écart plus grand. Dans l’école shorin-ryû du Matsubayashi-ryû, il est préconisé d’avoir l’écart d’un poing entre les pieds.

Maintenant, observons les trois photos ci-dessous :
– photo 1 : Gichin Funakoshi dans son livre karate-do kyohan, dans le kata heian shodan, il lève le bras droit avant d’avancer trois fois en jôdan age uke.
– photo 2 : Masatoshi Nakayama démontrant la position zenkutsu-dachi dans la série best karate
– photo 3 : Hirozaku Kanazawa, démontrant un des trois jôdan age-uke dans heian shodan, la situation est identique à celle de la photo 1 avec Gichin Funakoshi.

1 Funakoshi

2 Nakayama

3 Kanazawa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la photo 1 on remarque que les pieds de Funakoshi sont  placés sur la même ligne. Il n’y a pas d’écart en largeur entre les pieds dans son zenkutsu-dachi. Par ailleurs, on remarque aussi qu’il n’y a pas d’ouverture entre les jambes qui pourraient permettre une attaque de pied directe aux parties. Dans l’école shotokai, même si la posture a été exagérément amplifiée en longueur, les pieds restent sur la même ligne. Cela permet d’avancer plus vite en faisant un minimum d’appel. En kung-fu on appelle parfois cette position « la flêche », ce terme illustre bien qu’elle sert à bondir vers l’avant le plus vite possible et que la ligne droite est privilégiée.

Maintenant, quand on observe les photos 2 et 3, on voit qu’un écart considérable entre les pieds a été adopté dans la largeur. Pourtant, Masatoshi Nakayama (sur la photo 2) était un élève direct de Gichin Funakoshi. Alors que s’est-il passé pour qu’une transformation aussi notable puisse s’opérer ?

En adoptant une largeur de hanche ou d’épaule entre les pieds, la posture est bien sûr beaucoup plus stable. Plus on écarte les jambes en largeur plus la surface de sustentation est grande et plus stable est la position. En revanche, plus la position est stable, plus il est difficile d’avancer. En effet, pour aller en avant, il faut alors déplacer le centre de gravité vers la jambe avant pour pouvoir avancer la jambe arrière. La jambe arrière décris alors une trajectoire en arc de cercle en se rapprochant du pied d’appui. Cette opération nécessite de vaincre l’inertie et le centre de gravité se déplace suivant une courbe. Dans la position de Funakoshi, le centre de gravité va directement vers l’avant, utilisant une ligne droite, qui est jusqu’à nouvel ordre toujours le chemin le plus court entre deux points. La jambe arrière avance donc directement en ligne droite aussi, elle ne fait pas de détour.

La position de Funakoshi avec les deux pieds sur la même ligne est difficile à adopter par les débutants. C’est probablement dans un but éducatif, que Masatoshi Nakayama a enseigné une position plus stable pour aider les débutants. D’autre part, cette position avec les pieds écartés permet plus facilement d’utiliser le bassin dans les mouvements de rotation avant et arrière qui accompagnent les techniques de bras. Je pense qu’il s’agit d’une approche pédagogique pour aider les débutants et qu’à terme, le pratiquant doit faire évoluer la position des pieds pour tendre vers la ligne droite afin de rejoindre le modèle de Gichin Funakoshi plus rationnel en tant qu’art de combat.

Un autre paramètre doit-être me semble-t-il pris en compte. Il s’agit de l’évolution des règles de compétition de karaté. Au début de celles-ci, les coups aux parties génitales étaient autorisées. Puis il y a eu la possibilité et l’obligation de porter une coquille de protection. Si vous observez des photos des compétitions de l’époque (années 60), vous remarquerez que les combattants n’écartent pas les jambes, au contraire ils pensent toujours à protéger le bas ventre d’une attaque éventuelle. Puis les règles ont changé, les coups aux parties génitales ont été interdits, les combattants ne se sont alors plus souciés de protéger une des zones les plus vulnérables du corps. Je pense qu’insidieusement l’évolution des règles de compétition s’est répercutée sur la façon d’appréhender la position zenkutsu-dachi. C’est pourquoi aujourd’hui elle est souvent pratiquée au stade débutant, pour plus de stabilité, avec l’entre-jambe ouvert et qu’il n’y a pas d’évolution dans la façon de la faire, même à un niveau avancé. D’autre part, même les gens qui ne pratiquent pas la compétition et se revendiquent de l’art de combat, continuent à exposer cette zone vitale en adoptant un écart trop important entre les pieds.

Un autre point pour terminer cet article, est l’importance donnée à la stabilité. Alors que le combat est avant tout du mouvement, le karaté d’aujourd’hui accorde une grande importance à la stabilité en statique. Celle-ci est bien sûr fondamentale mais comme tous les paramètre du combat, il faut trouver un équilibre entre les différents éléments. Si vous être trop stable au point de devenir statique, vous devenez une cible facile et vos attaques sont prévisibles car il vous faut faire des appels pour vaincre l’inertie. En zenkutsu-dachi s’est sur une poussée frontale que le pratiquant doit être stable, notamment pour absorber le choc du coup de poing envoyé sur l’adversaire. Avec les pieds sur la même ligne, on a la stabilité suffisante. En fait, il faut apprendre à être stable dans le mouvement et aussi jouer avec l’instabilité et les déséquilibres maîtrisés, le karaté de combat n’est pas statique.

Je pense que comme dans toute chose, il est important de trouver la forme qui vous convienne le mieux. Comme toutes les techniques, les positions doivent aussi évoluer en fonction de votre stade de pratique. Pour le faire, il faut comprendre pourquoi on fait les choses et les expérimenter. Vous devez ressentir ce qui vous convient pour le moment et si vous avez des doutes, demandez l’avis de votre professeur pour avancer dans le bon sens.

Areski

 

 

 

 

2 réflexions au sujet de « Zenkutsu-dachi d’hier et d’aujourd’hui »

  1. Bonjour Areski,
    Merci pour cet article que je vais partager.

    Pour ma part je préfère que les débutants effectuent le zenkutsu avec une bonne largeur de hanche. Ainsi, ils découvrent la stabilité et cela permet de mieux développer le travail du bassin sans avoir (trop) de problème d’équilibre. Ensuite, je les encourage à réduire cet écart pour se rapprocher d’une position hanmi, qui permettra à mon sens de mieux se protéger et de bouger et frapper plus rapidement.

    En ce qui concerne la longueur de la position. S’il m’arrive de demander aux pratiquant de faire des positions basses afin de développer les muscles, leur endurance, ainsi que la volonté et l’état d’esprit des pratiquants ; c’est pour moi uniquement un exercice pédagogique. A mon sens, le plus important n’est pas la longueur de la position, mais le fait que le genou avant soit à l’aplomb des orteils , indiquant ainsi que le pratiquant est « fort sur l’avant ».

    Merci pour tes réflexions en tout cas

    Amicalement
    Nicolas

  2. Un excellent article. Pour ma part, je suis fasciné par la différence entre le karaté pédagogique et le karaté martial… Il est nécessaire de comprendre cette différence pour progresser et les deux approches sont fondamentales pour un karate complet (d’après moi). Maintenant je me pose vraiment la question : quels sont les fondamentaux et particularités du shotokan ! À partir de qui le « style shotokan » s’est différencié des autres styles? Yoshitaka Funakoshi? Nakayama ? Gichin lui même? D’après moi, ce dernier est resté dans le shorin ryu d’Okinawa… L’ analyse de l’évolution des techniques est fondamentale pour comprendre les deux approches dont je parlais plus haut… Mais que de travail reste à mener!

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