Les blocages n’existent pas !

Je souhaite traiter ici d’une mystification incroyable, celle des blocages en karaté. Je sais que dire que les blocages n’existent pas est une affirmation qui va en choquer plus d’un, j’ai moi-même mis plus de dix ans avant de l’accepter. En effet, difficile après vingt ans de pratique de se rendre compte que l’on fait des choses stupides et inutiles, voir même dangereuses en situation de conflit réel où l’on risque de perdre la vie à cause d’une illusion sans cesse alimentée pendant de nombreuses années.

Lorsqu’un jour un de mes senpai m’a dit que les blocages ne servaient à rien, je ne lui ai pas répondu par politesse. Cependant, à l’intérieur de moi, j’étais choqué, je me demandais pourquoi il disait une telle chose. N’est-ce pas ce que l’on fait à l’entraînement, travailler les blocages, les parades, et surtout améliorer la capacité à bloquer et riposter dans un temps le plus rapide qu’il soit. Pourquoi mon senpai me disait-il une chose pareille ? Quand on nous attaque avec détermination, il faut bien faire un blocage pour ne pas être touché, non ? Si le karaté est un art de défense, il est bien normal que l’on se défende en premier avec une parade, ne dit-on pas que les katas débutent tous avec une parade pour illustrer cela ?
Ce jour-là, la graine était plantée et il a fallu dix ans pour qu’elle germe et transforme à tout jamais ma pratique et ma vision du karaté.

Alors, voulez-vous prendre la pilule rouge ou la pilule bleue (matrix) ? Avec la pilule rouge vous pouvez voir la réalité telle qu’elle est, avec la pilule bleue vous continuez à vivre dans un bonheur artificiel.Vous avez donc choisit la pilule rouge, bravo pour votre courage. Alors je continue.

Pour commencer il est nécessaire de rappeler quelques faits historiques concernant le développement du karaté. Tout commence donc à Okinawa, ce qui va s’appeler plus tard le karaté est une discipline enseignée au Roi, à certains nobles et guerriers. Pour le reste de la population, la pratique reste secrète car interdite. Quand au milieu du XIXème siécle le roi d’Okinawa est déposé, puis exilé, le karaté commence à se pratiquer au grand jour.

Maître Itosu, avec un groupe d’experts, œuvre pour que le karaté soit enseigné dans les écoles d’Okinawa. Ses efforts seront récompensés et en 1901, le karaté entre officiellement dans le programme des écoles. A cet effet, maitre Itosu simplifie le karaté, notamment les katas. Le but de l’enseignement aux enfants n’est pas de les former à une méthode de combat mais d’utiliser le karaté comme support pour faire du sport afin de forger athlétiquement une jeunesse. La pratique est donc essentiellement basée sur la répétition de mouvements de base exécutés dans le vide, sous forme de katas et de kihon. Cette démarche change radicalement la pratique du karaté qui se faisait surtout à deux et dans une optique de self-défense et de survie.

C’est à cette période que les mouvements sont classifiés et associés à une terminologie. Il n’y avait autrefois pas de nom pour nommer les techniques. Celles-ci sont alors classées en attaques et défenses. Le suffixe « uke » est accolé aux techniques de défense : uchi uke, age uke, soto uke, shuto uke, etc. Les techniques de combat complexes ayant plusieurs applications pratiques, sont devenues des techniques cataloguées, étiquetées, enfermées dans une fonction précise et unique. Cette démarche était tout à fait pertinente pour adapter la pratique du karaté aux enfants dans le contexte de l’époque.

C’est ce karaté qui a été ensuite enseigné au Japon par Gichin Funakoshi puis dans le monde entier, un karaté fait pour les enfants afin qu’il n’y ait pas de danger de blessure durant les entraînements et aussi un karaté où des techniques, pouvant parfois être mortelles, sont détournées de leur origine pour en faire des mouvements inoffensifs.

De cette manière, le premier mouvement de heian shodan (pinan-nidan) a été décrit comme un gedan barai, une défense contre un coup de pied venant d’un agresseur situé à gauche de l’exécutant du kata. Si vous avez lu le livre « 75 down blocks » de Rick Clark (il existe une version française me semble-t-il), vous savez que le gedan barai peut se décliner en une multitude d’applications redoutables en combat de self-défense et que la thèse d’une parade sur la gauche est farfelue, inopérante. C’est une explication pour les enfants qui veulent bien y croire… et on peut rester un enfant toute sa vie.

En fait chaque mouvement peut contenir différentes phases. Il peut y avoir une phase d’accueil de l’attaque, suivi d’une phase de riposte par un atémi, une clé, une luxation. Le mouvement peut, bien-sûr être aussi une attaque, une clé, une projection.

Le terme japonais « uke » qui veut dire « accueillir, recevoir » a été mal traduit par « block » en anglais ce qui est devenu « blocage » en français. Cette traduction induit un comportement psychologique et tactique qui vont à l’encontre de la recherche d’efficacité en combat de self-défense.

Sur le plan psychologique, le terme « blocage » induit un blocage mental et physique, le pratiquant devient alors raide au lieu d’être fluide, il se fige au lieu d’être mobile. Son état de tension physique l’empêche de s’adapter aux situations soudaines et changeantes d’une confrontation. Pour ma part je préfère utiliser le terme de parade, qui évoque déjà une autre façon d’appréhender une attaque adverse.

Sur le plan tactique, l’idée qu’un mouvement est défensif, implique que le pratiquant attend l’attaque, cherche à l’identifier pour y appliquer le « blocage » adapté. Pour réussir cette opération on apprend alors souvent à reculer. Le pratiquant est alors en mode réactif au lieu d’être pro-actif. Pour reprendre l’avantage sur l’attaquant, il est important d’anticiper, c’est la notion de sen-no-sen. Il est préférable de ne pas laisser l’attaque se développer pour agir. Dans le cas contraire on « réagit », et on a toujours un temps de retard qui nous met en situation de faiblesse par rapport à l’attaquant.

Ainsi, au delà de l’aspect technique, le terme « blocage » à une incidence psychologique et tactique. La vidéo ci-dessous porte sur la technique « shuto-uke ». Au début, elle montre la forme enseignée aux enfants d’Okinawa, c’est à dire que le mouvement shuto-uke est utilisé pour dévier une attaque. Si vous observez bien, vous constaterez que la parade ne sert à rien puisque l’attaque est hors distance car le défenseur a reculé. Cette vidéo a cependant le mérite de démontrer ensuite des applications plus réalistes sur la même technique. On constate alors que le défenseur avance sur l’attaquant et reste près de lui. Parfois, le début de la technique permet alors de se protéger pour ensuite riposter avec la deuxième partie de la technique.

Ok, me direz-vous, mais tout de même, c’est nécessaire de faire des parades en combat. je ne dirais pas vraiment le contraire, mais j’ajouterai qu’il s’agit de la plus mauvaise option. Exécuter une parade est parfois nécessaire, quand on ne peut plus faire autrement, quand on est acculé à un mur par exemple, ou submergé par l’attaque (vitesse par exemple). Le problème dans le karaté actuel, du moins dans une grande majorité des style, la stratégie de combat s’appuie en grande partie sur la capacité à bloquer pour ensuite riposter. Je le répète, c’est la pire des options, surtout si de surcroît on reste en face de l’attaque en misant la victoire sur la réussite exclusive de la défense.

Défendre, se défendre, n’est pas synonyme de « bloquer ». Il existe plusieurs façon de le faire mais si on veut prendre l’avantage sur l’adversaire, il est important de rester près de lui, sauf si l’on cherche à s’enfuir. Apprendre à esquiver, à se déplacer, à avancer sur l’attaque tout en se protégeant, sont des pistes à explorer pour construire une capacité de combat réaliste et opérationnelle. D’ailleurs, quand on observe les combats dans les compétitions de karaté, quelles que soient les règles (au KO ou non), les participants ne font pas de blocage, ni de parade (voir vidéo en fin d’article).

Les mouvements qui sont interprétés comme étant des « blocages » (que je déteste ce mot… !) sont néanmoins des mouvements de karaté. C’est simplement la façon de les utiliser qui est trop souvent méconnue, on ne connait que la forme simplifiée enseignée aux enfants d’Okinawa en 1901. Il appartient à chacun de questionner sa pratique, de porter un œil critique sur l’enseignement du karaté qui nous est parvenu, pour changer de paradigme et retrouver les fonctions d’origine de ces techniques en combat réel.

Areski

4 réflexions au sujet de « Les blocages n’existent pas ! »

  1. d’accord avec toi sur le propos mais des reserves sachant que je ne suis pas karatéka
    a quelques differences
    le bloquage est une attque sans changer le mouvement (bloquge avec les coudes,tranchant du poignet avec rotation )on casse l attaque .
    Sinon pour moi le choix de ta deuxieme video n’est pas optimal car justement le muay thai a un panel de « bloquage » tres utilisé et interressants puisque le but est de coller son adversaire ‘combat dis sportif issu d’un art martial pour vaincre
    le bloquage est un raccouci car l’esquive la voie souple demande a mon sens un esprit plus aguerri pas de peur de l’echec recevoir le coup maitrise de l’anticipation de la lecture de l attaquant . Dans les sport de combat les meilleurs combattant esquive cf tyson boxe sean chai muy thay gsp mc greggor MMA leur capacité d esquive et utilisation de l esquive supasse celle du blocage
    la difficulté pour enseigner l ‘esquive a des pratiquant loisir est la reprogrammation du reflexe de defence l opposition esprit fort corps souple

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