Force et souplesse

La force et la souplesse sont deux qualités physiques mobilisées dans les différentes pratiques sportives et martiales. En karaté, en fonction des circonstances il est nécessaire d’être en capacité d’utiliser l’une et l’autre, ensemble, séparément ou alternativement en fonction des circonstances. Un style comme le goju-ryu, porte dans son nom l’idée que la force « go » et la souplesse « ju » ne peuvent être dissociées dans la pratique et le combat.

Je ne vais pas développer dans cet article les qualités physique de force et de souplesse, ni les moyens de les acquérir, vous trouverez cela sur beaucoup de sites dédiés à la préparation physique. Ce qui m’intéresse ici c’est d’analyser ce qu’on entend par force et souplesse et d’esquisser leurs places respectives dans les pratiques de karaté.

Dans les arts martiaux on recherche une utilisation judicieuse de la force. L’idée étant d’utiliser le moins de force possible pour atteindre le maximum d’effet, ou d’efficacité. La capacité force est directement liée à la capacité de mobiliser les muscles et de les contracter. Il existe plusieurs types de forces : concentrique, excentrique, statique. Beaucoup de pratiquants de karaté confondent le fait de devenir efficace en situation de combat avec la notion de force. Devenir efficace (ce qui reste encore à définir…) est souvent associé à l’idée de devenir fort musculairement, c’est-à-dire augmenter la masse musculaire. Le mot fort a alors une connotation de pouvoir, de puissance, de prise d’ascendance sur autrui. Une telle croyance sur l’importance de l’utilisation de la force en combat est amplifiée quand on ignore qu’il y a plusieurs facteurs qui contribuent à l’efficacité en combat, dont la qualité force fait partie mais dont l’importance est toutefois relative.

Cette notion de force est très valorisée dans la société c’est pourquoi nous aspirons souvent à développer cette qualité sur le plan physique, psychologique, mental et émotionnel. Les antonymes de force sont les mots « faible, affaiblissement, impuissance, … » des termes qui ont une connotation négative. Chacun préfère donc se placer du côté de la force que de la faiblesse.

Pour illustrer l’idée que l’on se fait de la force dans le sport en occident, je vais prendre l’idée du cyclisme. Alors que les premiers mécanismes de changement de vitesse, dérailleurs, voient le jour en 1869 et que leur commercialisation sur les bicyclettes en série débute en 1900, il faudra attendre 1937 pour que l’usage de ce système mécanique qui permet de changer les rapports de vitesse soit autorisé sur le tour de France. Cette résistance à l’utilisation du dérailleur vient du fait qu’il était considéré que le cycliste ne devait pas utiliser d’artifice mais uniquement sa force pure, sinon c’était de la triche. De la même manière, les premières démonstrations de judo n’ont pas plu au public occidental qui considérait cette discipline comme une fourberie car elle ne faisait pas appel à la force mais à des astuces et des tricheries car la force pure n’était pas utilisée. Le sport était donc considéré comme un moyen de montrer sa force et que c’est avec elle que l’athlète devait gagner.

En karaté l’idée que les techniques doivent être puissantes renforce la pensée que la force est indispensable quel que soit le mouvement réalisé. Il y a une confusion entre l’énergie qu’une frappe doit développer quand elle touche la cible et la force pure, alors que l’on sait que l’énergie développée est en grande partie due à la vitesse de la technique. Cette vitesse ne peut être obtenue que s’il y a un relâchement musculaire associé une contraction explosive. La vraie puissance ne peut pas être obtenue sans l’utilisation de la force et de son opposé.

Comme dans la notion de force il y a l’idée d’utilisation de la masse musculaire, une autre confusion est faite avec la crispation. C’est pourquoi il n’est pas rare de voir des pratiquants réaliser des techniques avec un excès de tension musculaire en pensant que leur technique est puissante. En réalité, ces tensions ne font que ralentir le mouvement, ce qui amène à l’effet inverse de ce qui est chercher au départ. D’une part le manque de vitesse donne à l’arrivée du mouvement une énergie faible à l’impact et d’autre part ces crispations excessives engendrent aussi des signaux, des appels, identifiables par l’adversaire qui peut alors identifier l’intention d’attaque. Dans ce cas, on peut dire qu’il n’y a pas une utilisation rationnelle, économe et judicieuse de la force.

Si les muscles permettent de développer la force, il sont aussi, avec les articulations, un facteur déterminant de la souplesse. La souplesse c’est la capacité à faire des mouvements avec aisance et amplitude. On peut donc dire qu’un mouvement est souple lorsqu’il est fait avec aisance, cela requiert des qualités de coordination et un relâchement musculaire adapté au mouvement. Cette souplesse n’implique pas nécessairement la capacité à utiliser des grandes amplitudes articulaires. On peut faire le grand écart facial et avoir une gestuelle qui soit raide, saccadée, sans souplesse. On peut aussi avoir des mouvements souples sans pour autant démontrer des amplitudes articulaires exceptionnelles.

Le judo créé par Jigoro Kano (1860-1938) est une discipline dont l’un des principes fondamentaux et l’utilisation rationnelle de la force. « Ju » veut dire souplesse et « do » la voie, « judo » est donc la voie de la souplesse. Cette discipline a démontré qu’un petit pouvait vaincre un plus grand et plus costaud s’il savait prendre avantage de la force de l’autre en ne résistant pas, mais au contraire en cédant pour que l’adversaire soit emporté par sa propre force et tombe pratiquement de lui-même. La démarche de Jigoro Kano en créant le judo est intéressante car il a cherché a formuler des principes que l’ont retrouve finalement dans tous les arts martiaux. C’est pourquoi je pense qu’en karaté il est aussi intéressant de savoir être souple dans l’idée de l’utilisation du corps développée au judo.  Mais si Jigoro Kano mettait l’accent sur la souplesse et le fait de ne pas s’opposer à la force, il ne disait pas que la force ne devait pas être utilisée. La force et la souplesse doivent être étudiées et il est important de savoir utiliser les deux capacités en fonction des circonstances. C’est pourquoi Jigoro Kano a créer un kata, le go-no-kata, le kata de la force (voir lien ci-dessous) pour rappeler l’importance du développement de la force quand on s’intéresse à un art de combat.

Shigeru Egami (1912-1981), un des meilleurs élèves du père du karaté moderne Gichin Funakoshi, s’était rendu compte qu’il y avait un problème dans la pratique des karatékas. Il s’était rendu compte, notamment en testant les coups de poings des pratiquants de karaté et de boxe, que les frappes des karatékas étaient beaucoup moins fortes, moins pénétrantes et faisaient moins mal. Après plusieurs années de recherche, il en était arrivé à la conclusion que les karatékas manquaient de relâchement est c’est pourquoi leurs coups de poing n’étaient pas puissants. Sa démarche l’a amené à créer sa propre école, le shotokai. Une caractéristique de son école est de frapper avec relâchement et sans tension, même lorsqu’on travaille dans le vide on ne contracte pas les muscles pour arrêter le mouvement et protéger les articulations comme c’est le cas dans la grande majorité des écoles (shotokan, shitoryu, goju-ryu, wado-ryu, etc.) où cette contraction est confondue avec l’idée de détermination (kime) mais cela sera l’objet d’un autre article.

Parmi les maitres de karaté qui ont cherché à exploiter la notion de souplesse, il y a aussi Hironori Otsuka (1860-1938) qui était un grand expert de jujitsu avant de devenir élève de Gichin Funakoshi. Après quelques années d’étude du karaté avec Gichin Funakoshi, il crée sa propre école, le wado-ryu. Son style utilise beaucoup les esquives et évite la confrontation par opposition de la force à la force.

Force et souplesse sont des qualités qui ne s’opposent pas, elles sont complémentaires. Ce sont deux manières différentes d’utiliser articulations et muscles en les associant à la stratégie.. Il faut être en mesure d’exploiter tout le spectre qui se trouve entre la force et la souplesse et ces deux notions sont toujours liées dans des proportions différentes. Il ne faut pas confondre la force avec la crispation ni la souplesse avec la faiblesse ou l’impuissance. Il n’y a pas primauté d’une qualité par rapport à une autre mais l’on doit chercher à faire un usage économe et rationnel de notre force. Loin de s’opposer, force et souplesse s’associent et se marient pour obtenir des techniques efficaces et adaptées au situations de combat. Il est important de ne pas se laisser guider par notre Ego qui cherche à valoriser la force, la puissance mais nous écarte de l’efficacité par un usage optimal de nos capacités physiques et nos ressources mentales.

Areski

Go-no- kata , le kata de la force en Judo

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