La qualité du toucher

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Le karaté est une discipline qui comprends beaucoup de techniques de percutions. On peut frapper avec les poings, les mains, les coudes, les genoux, les pieds, et encore d’autres parties du corps. En fait, n’importe quelle partie du corps peut devenir une arme avec laquelle le pratiquant de karaté peut frapper.

Toucher un adversaire avec une technique de karaté est loin d’être facile. Il y a une barrière psychologique à franchir, du moins pour ceux qui ont l’inhibition de faire mal à autrui. Cette inhibition est parfois absente chez certains individus qui n’hésitent pas de passer à l’acte dès qu’on leur marche sur les pieds.

Nous allons voir dans cet article comment permettre de lever cette inhibition afin d’être en mesure de toucher véritablement en cas de besoin.

La puissance des frappes se développe facilement en percutant des accessoires tels que un pao, un sac, un makiwara. Il est bien sûr important d’apprendre à mettre de l’intensité dans les frappes et l’usage de ces outils le permet. Les frappes dans le vide peuvent donner l’illusion de d’être puissant, mais il y a une différence fondamentale entre donner un coup dans le vide, comme on peut le faire en kihon ou dans les katas, et frapper sur une cible.

Quand on donne un coup de poing dans le vide, au moment de l’extension complète de la technique on contracte très brièvement et intensément les muscles du bras pour arrêter la technique et protéger ainsi les articulations qui risquent d’être endommagées si la frappe continue. Certains appellent cette contraction le « kime » mais c’est à mon avis un abus de langage. « kime » c’est l’esprit de décision, c’est l’engagement et la détermination. Ainsi, la contraction observable à la fin d’une technique lancée avec détermination n’est que la manifestation visible de l’état d’esprit avec lequel la technique a été faite. Il faut donc bien faire attention de ne pas confondre la cause et ses effets. Dans cette frappe lancée dans le vide, la contraction arrête le mouvement d’un coup net. Ainsi, à l’arrivée du coup de poing, la vitesse est égale à « zéro » et l’énergie cinétique dégagée à ce moment là devient nulle car elle dépend de la vitesse, et si cette dernière est égale à zéro, il n’y a plus d’énergie car la formule est la suivante :

 E_c = \frac{1}{2}\, m\, v^2

E est l’énergie cinétique, m est la masse (du bras pour l’exemple cité ci-dessus), v la vitesse d’exécution.

On remarque dans cette formule que l’énergie cinétique dépend en grande partie de la vitesse, car elle est à la puissance deux. Si l’on souhaite donc avoir de l’énergie au moment de l’impact, il ne faut surtout pas freiner la vitesse comme on le fait dans l’exécution à vide, mais percuter la cible en la conservant. C’est pourquoi lorsqu’on frappe véritablement, on ne contracte pas les muscles avant d’avoir pénétré la cible. C’est la matière qui va arrêter le poing lancé à toute vitesse.

Pour pénétrer efficacement la cible il est important d’avoir un certain relâchement musculaire qui permette le développement de la vitesse. La difficulté consiste donc à avoir la tension juste qui permette à la fois une connexion doublé d’un relâchement au moment de l’impact.

Si l’entrainement sur cible permet d’apprendre à gérer les impacts de nos techniques pour développer la puissance, il ne nous aide pas à nous libérer du blocage psychologique qui nous empêche de frapper réellement sur un corps humain. La seule façon de franchir ce seuil d’inhibition c’est d’apprendre à frapper sur un vrai corps. Cette capacité de frappe implique aussi que le partenaire doit apprendre à recevoir le coup.

Il y a donc une double éducation du corps et de l’esprit à envisager, toucher et être touché. Il faut ensuite envisager une progression pour aller d’un contact léger et agréable vers des frappes lourdes et appuyées pour se rapprocher au maximum d’une situation de combat réel, c’est à dire une situation où il n’y a pas de protection, pas de gant.

 Je vous propose de passer par l’apprentissage du massage pour apprendre à toucher et accepter d’être touché. Il y a plusieurs techniques de massage, je vous propose des techniques avec pressions, comme on peut faire en shiatsu. On apprend à appuyer sur différentes parties du corps avec les mains et les doigts, puis les poings, les avant-bras, les coudes, les pieds.

En touchant le corps grâce au massage, nous apprenons à toucher, et nous comprenons qu’en fonction des parties les façons d’exercer les pressions sont différentes. De la même manière, celui qui reçoit apprend à accueillir des pressions de plus en plus pénétrantes, de plus en plus puissantes. Le massage peut se faire dans différentes positions, allongée, assise mais aussi debout. On a ainsi une perception de l’exercice différente que ce soit pour le donneur que le receveur.

Il est ensuite important de faire évoluer la méthode de massage pour faire des percutions. Je préconise de s’entraîner avec les différentes parties de la main et du poing. Il ne faut pas utiliser de parties saillantes qui feraient mal au partenaire. Les percutions doivent d’abord être agréables et douces, elles doivent être une forme de massage agréable mais tonique. Arrivé à cette phase de l’entrainement vous avez acquis une aisance dans le toucher, un relâchement musculaire optimal et une connaissance du corps de l’autre mais aussi du vôtre.

La partie la plus délicate est de passer progressivement des percussions de massage à des frappes. Celles-ci ne peuvent pas se faire sur toutes les parties du corps et je vous conseille donc d’être supervisé par un enseignant qui connaisse cette approche. Le plus difficile est alors le rôle du receveur qui doit être en mesure d’absorber le choc. Il existe alors deux approches possibles pour accueillir une frappe :
– soit on protège le corps avec un bouclier musculaire en contractant les muscles, le corps devient donc rigide et perd de sa mobilité.
– soit on rend le corps fluide comme un liquide et on laisse la frappe s’enfoncer dans le vide créé par un corps décontracté qui ne s’oppose pas à la frappe.

 La première approche permet d’accueillir les coups jusqu’à un certain seuil, mais quand celui-ci est dépassé c’est le traumatisme. D’autre part, ce n’est pas parce que le corps forme un bouclier à l’extérieur que les organes internes sont protégés de l’onde de choc généré par la frappe. Ainsi, même en contractant les muscles, ont peut avoir des blessures internes tels que des hémorragies internes.

La deuxième approche où les coups sont acceptés sans résistance est beaucoup plus difficile à acquérir. Elle demande à la fois un conditionnement physique qui permette au corps de se relâcher et un lâcher prise mental qui évite à l’ego d’entraver l’exercice en voulant se mettre dans la position décrite dans la première approche, c’est à dire se raidir, se contracter.

Il est difficile dans un article de développer et illustrer tout le cheminement qui mène du massage à la frappe et au combat. J’espère cependant vous avoir donné envie d’explorer votre discipline à travers une approche qui allie bien-être, efficacité et développement personnel. N’oubliez pas que la pratique du karaté peut osciller entre des formes dures et souples, et qu’il est important d’explorer toutes les dimensions de la discipline pour trouver sa propre voie. Même si l’on pratique une discipline où la distance longue est prédominante en combat et l’une des conventions est de ne pas porter les coups à pleine puissance, il est important d’envisager une éducation à la fois corporelle et mentale qui nous permette d’obtenir l’effet désiré dans nos frappe et surtout de ne pas être figé psychologiquement par une inhibition qui pourrait nous coûter la vie en situation de légitime défense.

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