Génèse d’un kata

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Du combat à la codification

Ce texte est un extrait du livre « BUNKAI, l’art de décoder les kata » budo éditions.

Comment les katas ont-ils été créés ? On peut envisager plusieurs hypothèses sur leurs origines. Comment en est-on arrivé à élaborer un système de défense encapsulé dans une suite de mouvements qui souvent nous semblent hermétiques…

On peut facilement imaginer qu’à l’origine, des hommes se sont entraînés pour trouver les meilleures façons de se défendre. Ils ont donc recherché et élaboré des techniques auxquelles ils s’entraînaient avec un partenaire. Une première étape de la codification fut de répertorier un certain panel d’attaques possibles, les plus courantes, et d’appliquer les techniques qui semblaient fonctionner pour se défendre. Ces techniques avaient certainement été testées dans des combats réels et une fois validées, elles ont été améliorées au gré des expériences. Pour pouvoir s’entraîner avec un partenaire, un certain nombre d’enchaînements ont été codifiés. Mais très rapidement, d’une part leur nombre augmentait et il était difficile de se souvenir de tout l’arsenal défensif accumulé, d’autre part comment faire pour réviser l’ensemble de ce corpus technique sans partenaire ?

Les premiers kata furent certainement une accumulation de ces combats pré-arrangés mis bout à bout.

La complexité des techniques et leur nombre rendaient les enchaînements de plus en plus longs, la mémorisation devenait difficile. De plus, il fallait trouver une méthode pour se souvenir de certains paramètres importants comme le placement par rapport l’adversaire, la force à appliquer, mais aussi comment regrouper certaines techniques et variantes pour s’en souvenir efficacement ?

Ainsi petit à petit, des kata prirent naissance. Ils ne devaient être à l’époque qu’un aide mémoire aux exercices pratiqués à deux. Il est même probable que ces kata n’étaient pas spécialement créés par ceux qui enseignaient leur méthode de combat, mais parfois par les élèves qui avaient besoin d’un moyen mnémotechnique pour retenir les précieuses informations dévoilées par un maître. A cette époque la prise de notes était grandement prohibée. Il fallait précieusement garder les secrets afin qu’ils ne tombent pas dans les mains d’individus mal intentionnés. Le recours à des documents n’était pas possible. Il se trouve que le corps est capable de mémoriser beaucoup de choses, des émotions aux mouvements. De la même manière que pour se souvenir d’une liste de mots, il est plus facile d’inventer une histoire dans laquelle ils sont intégrés, créer une suite de mouvements qui s’enchaînent de manière logique permet de mieux s’en souvenir. C’est ce qu’écrit Funakoshi Gichin sensei :

« Vous oublierez très vite ce que vous avez appris oralement mais vous vous rappellerez pour le restant de vos jours ce que vous aurez appris avec tout votre corps »

De plus, l’entraînement avec un partenaire ne permet pas d’effectuer certaines techniques très dangereuses à pleine puissance, la visualisation et l’exercice dans le vide quant à eux, autorisent une expression totale.

Cette façon d’utiliser le corps comme moyen pour mémoriser et entretenir des sensations et des techniques est aujourd’hui utilisée entre autre par les pilotes de chasse de la patrouille de France. En effet, à terre, le pilote fait des mouvements avec son corps, les mains serrées représentent l’avion lui-même, le pilote fait un avec son engin. Il répète ainsi les manœuvres à exécuter, pour une démonstration ou une mission, en faisant des mouvements étranges avec tout le corps. En vol, les actions à entreprendre sont si rapides, si précises, si décisives, et si dangereuses, qu’il ne faut pas faire appel à la réflexion mais à l’intelligence du corps. Laisser le mental prendre les commandes, c’est ouvrir la porte à l’hésitation et à la peur. Ce que le pilote exécute alors s’apparente à un kata. Comme en karaté, le pilote semble effectuer une danse incompréhensible au néophyte, et pourtant de l’exactitude et de la justesse de celle-ci dépend sa vie.

L’approche du kata sous cet angle, nous amène à faire un lien avec les techniques de sophrologie ou de programmation neuro-linguistique (visualisation, ancrage,…). Ces techniques ont été utilisées en orient bien avant que ces méthodes n’aient été dévoilées à l’occident au milieu du XXème siècle. Elles font appel à la conscience de soi et au renfort des structures positives.

Cet aide-mémoire d’un système de self-défense qu’est le kata ne fut pas élaboré en tant qu’outil pédagogique pour le débutant. Sa mise en application nécessite des connaissances et une expérience. Je pense que le kata à l’origine est un outil conçu pour des personnes sachant combattre. Par conséquent, des aspects évidents du combat n’y sont pas abordés, comme par exemple comment s’effectue l’escalade de la violence et le préambule verbal, les techniques de distraction ou l’utilité d’étudier l’environnement pour rester en sécurité. Le kata ne présente que les réponses possibles une fois que la confrontation est engagée ainsi que les principes à analyser et étudier. C’est pourquoi aussi, ne trouve-t-on pas de manière explicite certains déplacements ou certaines techniques qui sont supposés être des fondamentaux pour le pratiquant expérimenté. Ainsi le kata ne montre pas comment esquiver ou se placer dans le dos de l’adversaire, il ne montre pas comment affaiblir celui-ci avec un atémi avant d’exécuter un dégagement sur saisie, il ne montre pas non plus comment atteindre des zones vitales comme les yeux, la gorge ou les parties pour se sortir de situations délicates. Ainsi, le kata est conçu de telle manière qu’il est nécessaire de maîtriser des pré-requis pour en exploiter le contenu.

Dans un premier temps donc, ces kata étaient probablement destinés aux créateurs eux-mêmes. Puis, petit à petit ils sont aussi devenus des outils de passation d’un savoir. En tant que tel, la codification fut poussée plus loin pour intégrer dans ces formes des éléments supplémentaires que les élèves pourront décoder en fonction de leur niveau d’avancement dans la pratique de la self-défense. Parmi ces outils, il y avait des instructions orales pour permettre aux générations futures de retrouver les applications. Ce qu’énonce très clairement Anko Itosu lui-même dans ses instructions de 1908  destinées au département de l’éducation du gouvernement[2] d’Okinawa:

« il faut savoir qu’il y a de nombreux enseignements oraux complémentaires des kata pour les techniques d’attaques, de parade, de dégagement et de saisie. »

Dans ce même document, il écrit aussi :

« A propos des kata de karaté, il faut s’entraîner en les répétant le plus possible. Mais il est alors indispensable de connaître la signification et l’application de chaque technique ».

L’enseignement du karaté à l’époque de Anko Itosu consistait donc bien à étudier les applications et ensuite la forme codifiée. Cette dernière devenait donc une métaphore pour illustrer l’étude des applications.

A cette époque, je pense qu’il n’y avait pas une standardisation de la pratique du kata. Chaque pratiquant faisait des transformations, des altérations de la forme pour l’adapter à sa constitution physique et à ses besoins. Il n’y avait pas nécessité d’uniformisation comme c’est le cas aujourd’hui avec les passages de grade ou les compétitions. La forme était vivante et évoluait, l’essentiel était que les principes soient transmis correctement. Ce n’est pas tant la forme, le kata, qui était important mais ce qu’il représentait, ce qu’il contenait, c’est-à-dire les applications pour le combat réel.

Areski

Allez plus loin dans la compréhension des katas en lisant le livre « BUNKAI, l’art de décoder les katas » chez budo éditions

Editeur budo éditions www.budo.fr
Auteur Areski OUZROUT
Parution : 15 juin 2011
Environ 500 pages
ISBN 978-2-84617-289-9
prix de vente : 59,90 €

 

 

 

 

 

 

 

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